Œdipe roi… du polar

Nicole Anquetil
 
Janvier 2024, Web’ Sem’ du Collège de Psychiatrie

Comme l’indique l’intitulé de mon propos, j’ai été confortée dans ce que je subodorai au sujet d’un rapprochement possible de ce dont parle la mythologie, grecque ou autre, et de ce qu’on trouve dans les romans policiers dont les lecteurs parait-il seraient de plus en plus friands et nombreux ; en effet j’ai trouvé dans Le dictionnaire de la mythologie de Jacques Lacarrière qui parle de la tragédie d’Œdipe, se référant à Sophocle, comme la vérité qui se dévoile des deux personnes du roi de Thèbes, celle du parricide et celle de l’incestueux, qui fusionnent, à la suite d’une véritable enquête policière. Enquête menée par Œdipe lui-même, alors roi de Thèbes, à la suite de l’arrivée d’une épidémie de peste qui selon la rumeur ne pouvait surgir qu’après non pas les crimes que l’on connait et qu’Œdipe va découvrir mais d’une souillure venant d’une vérité manquante à ce personnage devenu roi, souillure et épidémie étant appréhendée en équivalence. Œdipe ne savait rien de lui-même.

Il est contraint à découvrir son origine car il est responsable de Thèbes, il est contraint à mener son enquête car il est honnête, il a sur son corps la trace de son identité : c’est l’homme aux pieds enflés, mais aussi par ambiguïté étymologique ; il est aussi devin, il déchiffrera l’énigme du sphinx, il est contraint par l’oracle de Delphes, interprète des dieux, Appolon en l’occurrence, à suivre le chemin que d’autres avant lui ont tracé. Le hasard n’existe pas, ce qui compte est la volonté des dieux.

Il est contraint à découvrir qu’il est responsable de la mort de Laïos, son père et se doit de quitter la ville pour faire cesser tous les fléaux dont elle a été l’objet.

Certaines notions auxquelles nous aurons à faire sont à préciser :

Le héraut est celui qui porte un message important. Cela peut être un peu dangereux pour lui. 

Le héros, celui qui accomplit des hauts faits de bravoures et qui en est glorifié, il participe à la fierté du milieu où il vit.

L’ananké, ou ananké esti. Il s’agit du destin au sens qu’il est immaîtrisable et en même temps nécessaire. On peut le considérer assez proche de l’inconscient freudien qui commande pas mal de nos comportements, à ceci près qu’il n’y a pas de formalisation verbale de cette ananké dans notre problématique appelée œdipienne telle que les enfants les expriment tout uniment à l’égard de leur parent du sexe opposé. Cette question de la différence des sexes dont on veut nous faire croire qu’elle relève d’une sorte de construction sociale, relève tout autant de l’ananké, l’anatomie c’est toujours le destin on peut toujours le détourner mais on s’y heurte, Œdipe en porte la marque sur son corps. 

Ce destin, ananké, nous mène car il nous bande les yeux du seul fait qu’il est assujetti à la nécessité qui est de l’ordre de la contrainte, de l’inéluctable. Hasard et nécessité au sens de Jacques Monod qui oppose la nécessité au hasard. Il n’y a pas de hasard ni d’inconscient proprement freudien dans le déroulement de l’existence du roi de Thèbes de sa naissance à sa mort, il est agi par la nécessité.

Luc Ferry l’a beaucoup développé dans son immense travail sur la mythologie grecque.

Il n’y a pas qu’Œdipe à se trouver dans cette trajectoire de l’ananké, nous verrons qu’Héraclès pour les Grecs ou Hercule pour les latins ou d’autres subissent aussi cette nécessité, ainsi que Lohengrin dans une certaine mesure. Ce ne sont leurs apanages exclusifs, la mythologie est riche  de ce type de destin, non seulement la grecque que d’autres telle celle de la légende akkadienne de Gilgamesch dont nous parle Jacques Lacarrière dans l’œuvre cité plus haut.

Si l’affaire d’Œdipe relève en quelque d’une enquête policière, il faut nous attacher à définir quelle en est l’ossature.

Meurtres, assassinats, incestes, trahisons etc… s’ils paraissent très présents depuis le fond des âges , depuis les organisations sociales humaines gouvernées par la parole signifiante, ont eu leur place dans les écrits, on pourrait même dirent dès  l’apparition et l’usage de l’écriture , la bible en serait un moment très fort  ainsi que les hiéroglyphes égyptiens et tout  que l’on pourrait appelé documents d’archives, d’épopées, des traces écrites  des scribes de Sumer au troisième siècle avant JC, de faits historiques et autres . La littérature, proprement dite est apparu plus tard au XIIème siècle comme étant un art plutôt poétique avec les fabliaux, les chansons de gestes (d’exploits), les récits romanesques, romans historiques, ou le moralisme se mélange souvent avec des horreurs meurtrières, comme la balade des pendus de François Villon, pour ne citer qu’elle. Les horreurs transcrites dans la littérature ne constituent en rien ce qu’on appelle romans policiers et thrillers. Rappelons quand même, qu’avant l’enseignement obligatoire, l’apprentissages des arts et des lettres étaient l’apanage des prêtres et des jésuites, peu de gens en avait l’accès, les élites aristocratiques en bénéficiaient et les commentaient, heureusement il n’en est plus de même aujourd’hui.

On a voulu classer en différents genres cet art de l’écriture très popularisé. Même si Aristote en est le fondateur en 335 avant JC avec son école dite Le Lycée, en privilégiant le politique. Les genres littéraires ont variés selon le choix qui en est fait de ce qui est destiné à plaire, il s’agit alors de comédie de boulevard, de théâtre, de journaux intimes, de voyages, de thèmes fantastiques, tragiques, poétiques, etc … Le plus en vogue en est le roman, dont l’appellation provient de la langue romane suppléant le latin avec des personnages et des faits réels ou imaginaires, se dégageant des textes officiels, sacrés, religieux. Le roman de Renard et la chanson de Roland en sont des exemples. Cela n’est pas exhaustif car Il serait fastidieux d’énumérer tous les genres littéraires qu’on a voulu classer à travers les époques.

Le classement en genre policier, noir et Thriller des romans serait des plus récents. Ce qui fait leurs particularités, puisque les meurtres etc … n’en ont pas le privilège, est qu’il y a enquête, enquêteurs, dispositifs administratifs avec des préfets et des procureurs qui représentent le ministère public devant toutes les juridictions judiciaires et qui dépendent du garde des sceaux. Le peuple est concerné car les jugements se font toujours au nom du peuple français. 

J’ai recherché ce qui différencier le thriller du roman policier dit le polar ; dans le polar on connait le meurtrier dès le départ son nom parfois, le plus souvent son profil, en ce sens qu’il décrit et commente son exploit ; les détails de ses origines, de ses façons d’être, de ses rancœurs, de ses déboires. Justifications en quelque sorte de l’acte meurtrier. Le thriller serait la recherche de l’auteur d’un crime horrible, terrible puis la découverte que c’est le personnage le plus sympathique du récit qui en est l’exécuteur ou le mandataire. La seule personne à laquelle on n’avait vraiment pas pensé, on parle de suspense comme étant l’apanage du thriller. On peut penser à Judas, apôtre présenté d’abord comme un des plus sympathiques mais dont le baiser est meurtrier. Œdipe et Héraclès sont aussi extrêmement sympathiques, leurs crimes le sont un peu moins avec cette nuance qui a son importance est que la mort n’a absolument pas la même signification dans les sociétés antiques telle la société égyptienne, grecque ou romaine. Diktat de l’ananké.

On peut dire alors que polars et thrillers ont parfois une indéniable porosité, de même que les héros et les hérauts.

Ces derniers, les romans policiers, ont beaucoup de reliefs dans nos romans classés récemment comme genre littéraire. Le héros est l’enquêteur et il se pose fréquemment en héraut, celui qui porte un message.

Que repère-t-on dans la plupart des romans policiers ? Tout d’abord une trame, comme un déroulement obligé de différentes phases où différents acteurs interviennent. Cela se voit parfaitement dans les romans européens mais tout aussi chez les Islandais les Américains et les Sud-africains avec de simples variantes culturelles avec leurs enquêteurs favoris que l’on retrouve à chaque sortie d’un ouvrage. Les plus célèbres en sont les commissaires Maigret et Adamsberg avec Simenon et Fred Vargas, ainsi que Caryl Ferey avec son enquêteur borgne Mac Cash, parmi les Français, Hercule Poirot, le belge si français avec Agatha Christie, Sherlock Holmes avec sir Arthur Conan Doyle, Guido Brunetti l’italien intronisé par l’américaine Donna Leone amoureuse de Venise, Harry Bosch de Michael Connelly, Harry Hole, le norvégien de Jo Nesbo, Erlendur Sveisson avec l’islandais Arnaldur Indridason, Harlan Coben avec Myron Bolitar, Jeff Chandler.  Beaucoup se sont enthousiasmés avec Lisbeth Sanders de Streg Larson, la série Millénium.Etc…

On peut dès lors avancer que Lohengrin de Wagner se situe entre mythologie et polar, il n’y a pas d’enquêteur à proprement parler mais rétablissement d’une vérité qui se dévoile par l’éthique de la chevalerie.

Cette très courte liste n’a évidemment rien d’exhaustif mais peut être un échantillon représentatif de la charpente de ce genre littéraire dit roman policier.

Ce qui semble le plus fréquemment soutenir cette charpente c’est le personnage de l’enquêteur. Il se doit d’être intègre et compétent, il est au service de la vérité quelques soient les conséquences qu’elle implique ; famille ou cercle social qui explosent, personnages hauts placés qui dégringolent de leur statut de notable, généralement après exhortation à la prudence d’un procureur sollicité par un préfet qui les fréquente ces personnages mais qui se rallie à l’enquête ni faisant plus obstruction privilégiant lui aussi la vérité qui est à la fois devoir et privilège en dépit de ce que cela peut socialement lui couter.  L’ordre établi, sorte de doxa peut être gravement bousculé. Il s’agit le plus souvent d’une affaire unique, incomparable aux affaires antérieures soit par sa cruauté ou son horreur ou, souvent par les dévoiements qu’elle a entraînés chez des personnes ayant passé pour irréprochables, cela est récurent ; généralement pour cela il a fallu quelques accrocs de procédure, outre passage de certains droits, indispensables à la vérité et à la confrontation du coupable. L’assujettissement à la loi est à géométrie variable mais motivée et justifiée.

Importance donc de la répétition, même scénario du déroulé de l’intrigue tramée par le trauma de la violence et de la mort, le rapport à la loi et le courage voire la témérité de l’enquêteur souvent au péril de sa peau et de ses idéaux. C’est un héros humble et circonspect devant les louanges, la gloire et la notoriété. Il abandonne les honneurs aux procureurs et aux préfets. Sa satisfaction propre est « d’avoir fait le job » comme on dit et d’avoir servi son pays et accompli sa mission. Généralement il retourne à sa vie familiale, s’il en a une car souvent elle a été sacrifiée, ou à ses souvenirs pour essayer de la récupérer, il se détourne momentanément de la mort dont il a constamment à faire. Il y a de plus toujours une jolie femme dans le décor dont il est un tantinet et secrètement amoureux, mais aucune vraie idylle arrive à se conclure.

L’enquêteur est de fait fidèle à ses idéaux et à ses engagements.Il n’agit pas par contrainte.

Qu’en est-il des victimes ? Quel profil ont-elles ?

Bien que beaucoup d’hommes en sont, la majorité sont des jeunes femmes voire des enfants. Des personnes âgées en font partie mais moins fréquemment. Il y a le plus souvent un lien avec le tueur, ce lien n’est pas immédiatement décelable, il fait partie de l’intérêt de l’intrigue, il se dévoile volontiers vers la fin ; des indices sont semés ici et là, ils s’éclairent et deviennent signifiants en fin de parcours.

D’emblée il me faut souligner un certain décalage entre ces classiques et ce que nous observons dans nos séries télévisées. Dans ces séries il y a en majorité des enquêtrices, des juges et des procureurs du sexe féminin. On peut y voir à juste titre, l’accession des femmes à ce qui était considéré comme un métier d’homme et que l’on voit le plus souvent encore dans la littérature. On peut cependant y voir aussi la prise en mains des femmes de leurs propres soucis, des femmes défendant des femmes et paradoxalement, les femmes tueuses sont en augmentation de façon parallèle. Façon aussi de s’approprier des apanages masculins. Les femmes assassins ont bien sûr toujours existé avec les moyens qui leur étaient propres, en particulier le poison ; or on peut constater que la force et l’art du combat gagnent du terrain, les femmes peuvent dès lors se montrer aussi redoutables, voire plus que leurs homologues masculins dans les luttes au corps à corps et dans les stratégies d’attaque. Nous avons été habitués à ce fait que pour conquérir soit un territoire soit un champ d’action spécifique comme la drogue et la prostitution, il fallait s’emparer des femmes et les asservir. Nous pouvons citer l’exemple célèbre de l’enlèvement des sabines dans la conquête du latium et tout aussi bien l’agrandissement des harems dans d’autres cultures.

C’est ce dont les femmes ne veulent plus, c’est un fait sociétal, les femmes n’en veulent plus, enquêtrices et juges femmes deviennent majoritaires.

S’emparer des femmes a pu tout aussi bien déclencher des guerres, la guerre de Troie a bien eu lieu après le rapt d’Hélène par Pâris le faux berger troyen, cela à Sparte province grecque. Il est à noter que la puissance sociétale des femmes de Sparte, contraintes à remplacer les hommes absents de la cité du fait de leur passion à guerroyer a contribué à la chute de de cet état par la baisse de leur fécondité. La puissance des femmes vient en grande partie de leur pouvoir à enfanter des hommes. La dépopulation a de même été évoquée dans la chute de l’empire romain. Le meurtre des femmes semble à la fois reconnaitre la puissance des femmes et vouloir la détruire. Le meurtre de l’enfant apparait de ce fait une façon différente de détruire la femme : détruire la vie.

La femme prend sa place dans cet univers réputé plutôt masculin au risque de perdre sa spécificité et son rôle social, de fait elle perd aussi ses privilèges.

La question de la femme amène à la question des origines, ce qui est souvent en jeu dans les polars est la recherche ou la découverte de ses propres origines. Elles peuvent être infamantes ou bien sublimes, elles peuvent révéler un destin au sens d’une mission à accomplir, de ce pourquoi on a été mis sur terre, l’anankè évoquée à propos d’Œdipe.

Penchons-nous sur Lohengrin, fils de Parsifal Garin le lorrain où le mystère de l’origine est prévalent. L’origine du héros, héros puisqu’il a su délivrer le Brabant, ne doit pas être révélée sous peine de se soumettre à la contrainte de son destin, porté par un cygne il a été désigné comme étant « le chevalier du cygne » Il a agi en chevalier en rétablissant l’honneur d’Elsa accusé du meurtre de son frère. Il l’épouse et coule des jours heureux. Contraint de révéler son origine il se doit de tout quitter pour accomplir ce à quoi il était destiné à savoir être le champion du graal. Il doit ainsi renoncer à sa famille à ses enfants pour rejoindre la chevalerie dont il est issu, un cygne l’attend pour accomplir sa geste. Une geste est un récit d’exploit. La chanson de geste la plus connue est la chanson de Rolland, chanson désignant un récit dans ce moyen âge dont on mésestime le plus souvent la langue, la richesse culturelle et les codes de sa société. Son origine le contraint à obéir à son destin, c’est une nécessité.

L’origine ainsi est tout autant contrainte et devoir, c’est pour cela qu’elle tient un grand rôle dans la littérature policière. Elle concerne tout autant le meurtrier que celui qui le recherche, l’enquêteur. C’est un couple qui peut comporter certaines ambiguïtés, il n’est pas rare de voir la question se poser pour l’enquêteur, qu’aurais-je fais à la place de l’assassin ? D’où est-ce que je viens ? L’assassin quant à lui justifie ses actes en se posant en justicier, d’où il vient l’entraîne où il arrive. Si l’un et l’autre se posent personnellement en justicier, rien ne va plus !

La recherche de la vérité des enquêteurs, de ce fait, s’accompagne de contre-feux que constituent les promulgations des lois et différents ministères. Les freins ou limites aux actes sont le plus souvent absents ou sont très peu adoptés par les assassins qui les préparent, leurs stratégies consistent plutôt de façon à en évacuer les conséquences et apparaître en chevaliers blancs, à moins d’être dans une certaine folie qui les font se précipiter à tombeau ouvert du côté de ce qu’ils veulent éviter. Ils n’ont de compte à rendre à personne. Le meurtre s’il peut être fondateur d’une société, devient volontiers destructeur de cette même société.

Ce qui est central dans cette littérature dont nous nous préoccupons aujourd’hui est le rapport à la mort, sa place dans la société.

Si l’on se réfère aux temps bibliques où la vie semblait illimitée bien que la mort y soit bien présente, l’homme a été chassé du paradis et de ce fait se trouve confronté à la souffrance, la maladie, la mort, à la lutte pour sa survie. L’épopée de la vie commence avec la mort. Ses vicissitudes et ses tribulations y vont de pair.

Les dieux de l’olympe étaient immortels, pas éternels, seul le dieu des monothéistes est éternel, Dieu, Allah Jahvé, ils sont éternels car ce sont des créateurs.

Le privilège des dieux grecs et latins est qu’ils savent se préserver de la mort, s’ils sont immortels cela n’exclut pas qu’il existe l’enfer avec Hadès, le dieu de la mort. Ce dieu et son empire sert à l’élimination de ceux qui gênent ces immortels. Les dieux grecs ont été créés par une sorte d’auto-engendrement selon le principe que la sexualité en elle-même est porteuse de la mort, il y a le mythe de l’androgyne qui a dû être séparé pour donner un homme et une femme, et du même coup, l’immortalité devient une lutte, il faut se préserver de la mort. Ce mythe de l’androgyne se verrait aussi chez les Iraniens, les Indiens, les hébreux dans certaines traditions rabbiniques. La sexualité apporte la mort.

La mort devient alors une sanction, certains dieux, déchus ont alors à y faire face. Nous sommes alors devant ce paradoxe essentiel à savoir que les créateurs sont éternels mais que les créatures inférieures, y compris chez les Grecs, sont mortelles car soumises à la sexualité tout en assurant du même coup une certaine pérennité de leur existence de ce fait même. Immortalité de fait.

Le drame humain réside en cela.

Je me souviens d’un titre d’une publication de Willy Rozenbaum à propos du sida, « La vie est une maladie mortelle sexuellement transmissible ».

La vie et la mort sont indissociables. Nous le savons.

Le fléau de Thèbes entrainé par la conduite d’Œdipe, dont lui-même ignorait les motivations, dans une certaine limite, est comparable à cette découverte du sida dont aussi bien les homosexuels que les hétéros sexuels ignoraient tout.

La vie d’Œdipe, marquée de l’ignorance, mais tout aussi bien d’une certaine droiture envers les lois de la cité, comme il l’a prouvé représente aussi bien la vie de tout un chacun, le drame d’être né et d’être confronté à ce mystère de la vie dans les lois indispensables de la vie en société. La fidélité aux lois de la cité n’empêche nullement de se confronter à ceux qui les détournent surtout à ceux qui se prennent pour la loi. Si Sophocle dans Œdipe à Colone  tend à démontrer que sa quête d’une vie est son propre salut, sa conciliation avec soi-même, dans les lois de la cité, il n’en démontre pas moins dans Antigone que le salut d’une vie   peut consister à les contrecarrer pour être fidèle à des devoirs ancestraux, familiaux, de donner une sépulture aux morts, n’oublions pas que l’être humain s’est constitué en tant que tel par le tombeau et le culte des morts.

Ne fais rien contre ta conscience même si l’état te le demande phrase d’Einstein, conseil de ce grand physicien à Oppenheimer dans le film éponyme. Le destin en a décidé autrement avec les conséquences que l’on sait et dont Oppenheimer s’est difficilement remis après Hiroshima. (Voir le film Oppenheimer).

Ce long détour pour illustrer combien cette éthique nécessaire à la conscience peut être au cœur de la problématique de toute personne respectueuse des lois.

Les romans policiers qui se respectent sont sensibles et conformes à ces exigences ils en sont les Hérauts. S’ils s’en détournent ils pourraient être accusés de pornographie intellectuelle à juste titre.

Que trouve -t-on dans les romans policiers et qu’est-ce qui fait leur attrait ? Qu’en serait-il de leur reflet d’une société et de son rapport aux lois ?

C’est à partir de ces questions que nous nous tournons vers le commissaire Maigret dont Simenon a réussi à imposer un nouveau style de héros : un personnage massif de stature imposante avec son goût pour les brasseries, la bière et la pipe. De plus il a une grande stabilité sentimentale car il est doté d’une épouse aux petits soins fière de son homme, s’inquiétant de lui et sachant glisser discrètement des propos avisés lorsqu’il arrive au commissaire de lui tenir quelques propos dans ses affaires en cours et lui faire part de ses angoisses et de la méfiance que lui inspire l’institution judiciaire. Avec lui Simenon a créé une atmosphère particulière du 36 quai des orfèvres dans un Paris des années 30 à 60, un Paris qui n’existe plus, où son héros s’attache à comprendre les hommes, criminels, victimes, complices, avec qui il entre en empathie. Ce qui intéresse Simenon est de créer une atmosphère à travers lui, un environnement. Maigret est quelqu’un qui s’imprègne qui se lie, qui trouve des indices dans les lieux fréquentés par ceux à qui il a à faire, là où se sont accumuler les frustrations, les désespoirs, les ambitions qui les poussent à l’acte criminel. Son souci est la recherche de la vérité, pas forcément la punition, il prend lui aussi, comme tout enquêteur qui se respecte pas mal de libertés avec les protocoles et les procédures. 

Simenon s’est plus intéressé à la personnalité de son commissaire qu’aux coupables car il y a mis beaucoup de lui-même. Il aurait voulu être juge, avocat confesseur, Maigret aurait voulu faire de la médecine et de la psychiatrie avant de devenir policier, il peut paraître parfois en tant que justicier, non pas en passant par un acte punitif, mais justement en ne faisant pas état de tout ce qui ferait chorus pour étayer la culpabilité de l’assassin dans sa recherche du mystère de tout être humain. Faisons un détour.

L’aumônier du roman de Jean Mecker de 1952,  Nous sommes tous des assassins avec le titre éponyme du film de Cayatte de la même année est secoué par un prisonnier sur le point d’être guillotiné. Ce prisonnier, le Dr Dutoit, assassin de sa femme, est révolté par le comportement de ce prêtre qui approuve la peine de mort comme un élément dissuasif pour d’autres et qui se refuse à donner l’absolution à celui qui ne la veut pas. Dutoit réplique qu’il ne croit pas à la confession donnée par la terreur, mais que refuser sa chance de repentir ou de réforme à un individu, cela s’ appelle un crime. Il a droit alors à la fameuse réponse de l’aumônier « Nous sommes tous des assassins, mais mon rôle consiste à me soumettre aux lois ».

Ici le héros est l’assassin, en ce sens qu’il dénonce la loi comme assassine. Pas de rédemption et la grâce possible n’est qu’un caprice aléatoire.

Le point qui le lie à Maigret est que la peine de mort est condamnable car aucune petite lumière ne peut en suivre.

Maigret n’est pas un anti-héros comme l’aurait voulu Simenon en le présentant comme un petit-bourgeois marqué par la modestie de ses origines mais, à mon sens un héros se voulant ordinaire et ne supportant pas les flonflons.

Le Dr Dutoit et Maigret étaient-ils des précurseurs de l’abolition de la peine de mort votée par Badinter en septembre 1981? On pourrait aisément y penser. Refusaient-ils l’un et l’autre confusément la logique dû au principe du c’est lui ou moi, ou plutôt du c’est lui ou la société ?

Son comportement est tout autre que celui que nous voyons des enquêteurs des romans suédois ou norvégiens ou islandais où de façon récurrente ceux-ci affirment que justice sera faite et que le coupable sera puni, manière de se porter garant de la sécurité de l’entourage de la victime. Nous ne trouvons pas dans les écrits de Simenon le descriptif détaillé des horreurs de l’acte criminel se voulant l’acte ultime de tortures les plus violentes ou les plus avilissantes pouvant durer des heures des jours, voire des mois. 

Aussi bien dans la Grèce des légendes que dans nos anciennes juridictions la peine de mort était requise, l’histoire des atrides se délecte dans la description des horreurs avec son infanticide célèbre ; Atrée, roi de Mycènes, sert à son frère au cours d’un banquet la chair de ses enfants lui révélant par un plat caché sous un linge, la tête et les bras de ses trois enfants, on dit que cela fut si horrible que le Soleil lui-même vacilla dans le ciel (dictionnaire amoureux de la mythologie). Les légendes grecques sont remplies d’horreurs, de crimes de toutes sortes, Héraclès tua lui aussi ses propres enfants. 

Cette violence n’aurait rien à envier à celle des romans contemporains des pays nordiques.

Nonobstant ces horreurs ce sont bien les dieux Grecs qui ont établi les prémices de la justice et le principe de la peine de mort. La mort socialisée est inscrite dans la mythologie.

Thémis était la déesse de la justice, deuxième épouse de Zeus, elle était chargée de juger en toute impartialité, sans partie pris concernant la position sociale du criminel. C’est la raison pour laquelle elle est représentée les yeux bandés.

Les criminels de l’Olympe étaient jetés dans le tartare, terre du dieu tartare où Hadès le dieu des enfers habitait.

Le génie grec, en la personne des filles de Thémis, Equité, Loi, Paix, créait l’idéal des sociétés évoluées dont nous nous flattons de faire partie. 

Pourtant le rapport à la mort était différent. La mort en principe ne concerne pas les dieux car ils sont immortels, cependant il existe une peine de mort qui consiste en une déchéance du statut de Dieu. Zeus seul a le pouvoir d’en décider. Il n’y a donc pas d’instance judiciaire, la mort est une punition de Zeus.

C’est la grande différence d’avec les mortels qui comme l’appellation l’indique sont inéluctablement destinés à mourir. Ils sont soumis à la pulsion de mort.

Qu’en est-il d’Héraklès ? 

En parcourant le livre de Luc Ferry intitulé Mythologie et Philosophie, à propos d’Héraklès dont il est dit qu’il a été conçu de Zeus et d’Alcmène dans le but de créer un défenseur contre les dangers, en quelque sorte, toujours dans la perspective d’une organisation sociale dont Zeus a la charge, il est responsable de l’ordre public, de cet ordre de l’Olympe qui veut mettre un barrage contre, dit-il, la puissance maléfique des puissances de destructions, ces  héritières des titans et titanes, les enfants terribles de Gaïa. Luc Ferry s’insurge contre le fait que la postérité l’ait retenu comme une sorte de héros de roman policier alors que son rôle était de contenir toutes les forces poussant à retrouver le chaos initial. On pourrait alors objecter à Luc Ferry que lutter contre les forces du mal pourrait être à interpréter comme lutter contre la pulsion de mort de notre cher Freud. Luc Ferry, philosophe remarquable et grand érudit de l’Olympe ne portait pas Freud dans son cœur. Mais il n’y aurait aucun inconvénient à examiner la problématique de la pulsion de mort à propos de la charge attribué à Héraklés d’aider Zeus dans le rôle qu’il s’est lui-même attribué d’organiser l’ordre social . C’est le cosmos contre le chaos. En contenant un retour au chaos, il préserve les forces de la vie que nous mettons du côté de la sexualité. Il maintient le privilège des immortels.

Cette façon d’aborder cette affaire est-elle alors aussi une façon d’envisager certaines facettes des romans policiers, un peu comme nous en parle Simenon quand il nous souligne les embarras de Maigret ? Peut-on mettre cette pulsion de mort qui est la tendance à baisser au maximum toutes les tensions de l’organisme afin de revenir à son origine, à son état premier de non-vie, sans se préoccuper de la complexité de l’être humain ?

Maigret est torturée par cette vision vertigineuse que le meurtre, l’élimination de la vie est au cœur de tout être humain, tout aussi bien pour soi-même que pour l’autre. Il a pu constater l’implication de la sexualité dans la majorité des meurtres et assassinats. Il n’a pas été effleuré par cette idée qu’on peut aussi parler de la sexualité comme pulsion de vie l’agressivité nécessaire à son combat.

 Une fois de plus avec la mythologie nous découvrons les mystères et la complexité des êtres humains.

De même nous pouvons penser que les auteurs et les lecteurs de romans policier sont sur ce même registre.

Contrairement à ce que diffusent les religions monothéistes, ce ne sont pas les Dieux qui ont créé les hommes mais bien l’inverse, les hommes du fait de leurs interrogations sur le mystère de la vie, sur la nécessité de survivre dans un univers infesté du langage ont établi une instance, la déité, qui ne pouvait que répondre par ce biais à donner une consistance à ce reste structural et incontournable qui résiste à la nomination et surtout à la compréhension. Ce que bien sûr Lacan a théorisé et avec lequel nous nous sommes familiarisés, Dieu est inscrit dans le fonctionnement même du langage. Gardons-nous de vouloir comprendre !!! Ce dieu peut-être aussi bien Eros que Thanatos.

La religion tend plutôt à nous faire accepter le fait de la mort dans ce paradoxe de nos temps modernes qui tend à esquiver la mort, à rendre les manifestations de deuil au minimum jusqu’ à exprimer que la mort est scandaleuse, surtout lorsqu’elle est accompagnée de souffrances et de graves dégradations. 

Elle serait presque une punition. La mort deviendrait-elle dans état d’esprit actuel une ananké qui nous plonge dans le désarroi bien que l’on sache parfaitement qu’elle est inéluctable ?

Le génie grec, auteur de la plus belle mythologie de notre monde occidental, aurait réussi ainsi, à créer un monde immortel rempli de toutes les aventures humaines en conservant ce privilège d’échapper aux affres de la sexualité, tout en la pratiquant, privilège de pouvoir batifoler en toute quiétude. Mais les mortels n’y échappent pas, ils sont dans l’inquiétude d’une lutte permanente.

On pourrait aussi exprimer, nous exclamer aussi, oui, nous sommes tous des assassins mais, Dieu merci, très peu finalement passent à l’acte. On peut retrouver Albert Camus : Un homme ça s’empêche.