ACTUALITÉ

WEB’ SEM’ du Collège de Psychiatrie

 Pour une écologie du lien social ?

LACAN, DERRIDA :
Querelle pour une lettre volée ?

On dit parfois qu’il y a eu malentendu entre Lacan et Derrida. Sans doute. Ou alors controverse? Peut être. De l’amour? Derrida le dit. En tout cas méconnaissance pour le meilleur et pour le pire.

Bien qu’ils se soient fort peu rencontrés, ils pourront l’un et l’autre s’adresser des lettres… d’hommages. Et aussi les plus sévères ressentiments. Faut-il entendre cela comme une classique hainamoration? Il est difficile de trancher tant les élaborations de l’un comme de l’ autre sont de la plus grande ampleur et qu’il n’est pas aisé voire impossible de faire une lecture comparative des notions et des thèses qu’ils empruntent. Leurs discours se développent selon des styles si différents avec des lexiques étrangers l’un à l’ autre sans parler des néologismes dont ils font chacun le plus grand usage. Il y a aussi une temporalité et un procès qui ne sont pas comparables, déjà par ce fait qu’ils ne partent du même pied.

Pour le philosophe qui s’est engagé très tôt dans une remise en cause de la tradition philosophique, quand il se lance dans une lecture soutenue de Freud il y reconnait que rien dans la modernité ne pouvait s’entendre sans son invention. C’est cependant par une lecture philosophique qu’il va en faire une lecture critique en dégageant dans son œuvre les soubassements ontologiques que son auteur aurait méconnus. S’il aimait se dire « un ami de la psychanalyse», il va dénoncer sa soumission aux habitus de notre culture ce que lui-même s’attache à défaire.

Et pour Lacan, à partir d’une formation initiale en psychiatrie et un goût immodéré pour les arts, la logique mathématique et la philosophie, son entrée audacieuse dans le champ de la psychanalyse va le conduire lui aussi à une lecture rigoureuse de Freud, à la lettre, soit au plus près du texte freudien, ce qui va lui faire prendre distance avec ses héritiers directs. Ce sera pour suivre sa propre voie qui dans un premier temps le rapproche de la linguistique. Mais il tiendra peu compte des efforts de Derrida pour revisiter de son côté le corpus freudien, assurément d’une autre manière. Le différend va advenir en pleine lumière à partir du moment où Derrida se lance dans une lecture critique de Lacan , précisément celle de son article qui ouvre les Ecrits avec « la lettre volée » où il dénonce « le système de la vérité et de la parole » qui oriente son analyse de la nouvelle de Poe en idéalisant le signifiant et en soutenant un phallocentrisme comme condition de la logique du signifiant. Ce qui le rendait pour lui suspect d’un point de vue philosophique d’une ontologie que lui-même s’emploie à déconstruire.

Derrida maintiendra par la suite cette position vis-à-vis de Lacan sans vraiment prendre en compte que son enseignement a évolué, prenant distance d’avec le structuralisme à partir des années 1960, réévaluant sa thèse du primat du symbolique et de la fonction du signifiant phallique et du Nom-du-Père pour aboutir dans les années 70/75 avec l’usage de l’ écriture nodale à se recentrer alors sur le réel, sur la jouissance et sur la lettre. Avec son travail sur Joyce, les amarres sont rompues avec la linguistique, la lettre se libérant de la signification et se soutenant de la jouissance.

Derrida avait objecté à la thèse de Lacan sur la lettre dans « la lettre volée » qui arrive toujours à destination, en d’autres termes qu’elle est indestructible ce qui lui donne le statut d’un pur symbolique. Avec la référence à Joyce et son « a letter, a litter », soit que la lettre est une ordure, nous avons la dimension du réel de la lettre qui est bien loin d’une idéalité.

Dommage donc que Derrida n’ait pris en compte tout ce qui advient à cette époque et qui déplace les thèses anciennes sur lesquelles il reste fixé.

Pourquoi était-il si nécessaire à Derrida d’en rester là ? Le développement de son œuvre pourrait-il nous éclairer et en particulier sur les effets dans notre époque où l’on préfère les joies de la dissémination : la lettre s’envole sans cesse, donnant au sujet moderne une allure de volatile.

Alain Harly

Mercredi 22 mai 2024, à 21 heures
 ENTRÉE LIBRE

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 LIENS VERS LES EXPOSÉS PRÉCÉDENTS / WEB’ SEM’ 2023-2024:

— > N°1 « À propos du cas Dora : des impasses de Freud à une lecture structurale de Lacan. » Marie Westphale (Novembre 2023)

— > N°2 « Oedipe roi… du polar! » Nicole Anquetil (Janvier 2024)

— > N°3 « Désir mimétique et désir du désir de l’autre (Autre?) : le sacré comme l(imitation) de la violence » Renée Kalfon & Emeline Fitoussi (Février 2024)

— > N°4 « Qu’est-ce que nommer veut dire? Réflexions sur la notion de signe en psychiatrie, de mythème en anthropologie. Point de travail pour la psychanalyse ? » François Benrais (Mars 2024)

— > N°5 « ÉTUDE DE LA PHOBIE : d’une lecture freudienne du mythe à une lecture structurale lacanienne. » Josiane Froissart (Avril 2024) Texte bientôt en ligne

LIENS VERS LES EXPOSÉS PRÉCÉDENTS / WEB’ SEM’ 2022-2023:

— > N°1 « Actualisation, avec Jacques Lacan, de « Massenpsychologie und Ich-analyse » ou Quelle lecture faire, aujourd’hui, de notre lien social? Michel Jeanvoine (Mars 2023)

— > N°2 « La notion de signifiants de type Nom-du-Père et leur destin dans la perspective du discours de la science. » Jean-Marc Faucher (Mai 2023)

— > N°3 « Pour une écologie du lien social », Une lecture de la fonction « Mythe »? Michel Jeanvoine (Juin 2023)

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