Une clinique de la temporalité ?

UNE LECTURE DU « TEMPS LOGIQUE » DE J. LACAN.

REMARQUES ET CONSEQUENCES.

 Michel JEANVOINE

Journées Nationales du Collège de Psychiatrie

« Une clinique de la temporalité ? »

1er et 2 février 2020

 

  Y aurait-il une clinique de la temporalité ? Tel est le titre de ces journées. Il s’agit d’une interrogation. En effet déplier cette question et y prendre quelques repères pourrait-il nous aider dans notre écoute, dans notre lecture, soit dans notre travail de clinicien en étant un peu moins aveugle à un certain nombre d’éléments qui concernent cette question du temps ?

  Ces questions sur le temps ne sont pourtant pas récentes. Je peux citer sans y revenir, puisque Hubert Ricard avait fait ce travail, Saint Augustin, mais aussi quelques philosophes comme Hegel, et Heidegger. 

  Par ailleurs Freud, de son côté, n’est pas sans s’en trouver travaillé par le biais du « nachträglich » et quelques phénoménologues cliniciens comme Eugène Minkowski, ou autres cliniciens comme Ludwig Binswanger y consacrent quelques réflexions en s’appuyant essentiellement sur la clinique de la psychose. En effet la clinique de la psychose apporte des éléments spécifiques qui nous donnent à penser que le temps dans lequel sont pris ces patients est très différent du temps de la névrose. Cependant l’ensemble de ces travaux, si essentiels qu’ils puissent être, restent marginaux sans engager quelques conséquences que ce soient. Que faisons-nous, en effet et jusqu’alors, des quelques remarques de De Clérambault dans son « automatisme mental » sur cette question ? Très peu de cas, me semble-t-il, et celles-ci restent à leur mystère. 

  Il y a donc un intérêt à venir, à revenir, à ces questions. Et à vrai dire c’est en suivant les questions d’un patient que nous nous sommes trouvé engagé dans cette voie. Il sera question de ce patient, cet après-midi, dans le travail de Marie Westphale. Celui-ci avait en effet une question, très sérieuse puisqu’elle engageait son devenir existentiel : « Pour quelles raisons mes copains savent avant moi ce que je vais faire et ce que je pense… ? » Il y avait là, pour lui, un lieu dépositaire d’un savoir anticipé, qui s’imposait à lui xénopathiquement, et, il faut pouvoir le souligner, dans les modalités d’une énigme. 

 Tenter de déplier ces questions ne peut aller sans en passer par le travail de J. Lacan et son article sur le temps logique dont une première version date de 1945, l’après-guerre. En effet ce travail qui pourrait apparaitre comme latéral en est pourtant l’âme et le cœur. Dans ce texte Lacan ne parle pas d’autre chose que de ce qui a pu l’animer, lui, comme analysant et comme analyste. Et d’ailleurs nous trouvons dans presque tous ses séminaires une référence plus ou moins articulée à ce travail, jusqu’à son avant-dernier séminaire délibérément intitulé « Le moment de conclure ». Il nous faudra y revenir.  

  Comment cela s’inaugure-t-il ? 31 juillet 1936, Congrès de Marienbad, Lacan avec un premier grand saut précipité dans le champ de la psychanalyse expose les premiers linéaments de l’identification spéculaire. Après l’accueil réservé fait à ce travail par la communauté psychanalytique, la grande guerre de 1940-45 survient, et c’est seulement après un long silence que celui-ci, sollicité en mars 45 par la revue « Les cahiers d’art », y propose cet article « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée » avec un sous-titre « Un nouveau sophisme ». Il est à noter que cet écrit lui permet une réécriture de l’identification spéculaire qu’il propose au Congrès de psychanalyse de Zürich (17 juillet 1949) en précisant un certain nombre de points et en donnant au « stade du miroir » le statut d’un véritable temps logique. Il s’agit alors d’une précipitation conclusive, dans le lien transitivé à sa mère, qui conduit le jeune infans à être habité par une image spéculaire trouée, c’est-à-dire, comme il le dira par la suite, au nouage de R, S et I. Soit à la symbolisation d’une fonction. 

 Ensuite, en 1966, une réécriture du temps logique nous donne ce texte que nous connaissons aujourd’hui dans les « Ecrits » et qui fait l’objet de notre lecture.  Quel écart entre ce texte de 45 et celui-ci de 66 ? Ce dernier, en effet, fait l’objet d’un travail très précis, millimétré, véritable ciselage, qui n’est pas sans évoquer « L’étourdit ». Dans cette dernière version le statut de ce qu’il appelle dès lors les « deux motions suspensives » devient signifiant. Et « le temps pour comprendre » prend alors le statut d’un parcours signifiant qui n’est pas sans lien avec les deux tours de la double boucle ou de la coupure moëbienne en jeu dans « L’étourdit ». Ces deux motions suspensives sont ainsi conçues comme participant pleinement de la conclusion précipitée au temps pour comprendre.  

 Cette lecture que je vous propose, avec la découpe de séquences dans ce parcours logique de J. Lacan nous donne à entendre comment celui-ci se trouve lui-même rythmé par ce temps logique dont il tente de nous rendre compte. Et nous pouvons lire, si nous le voulons, comment, avec la topologie borroméenne, le nouage borroméen répond lui-même de ce temps logique avec la production de cet objet hâté, toujours à côté.

 Un « à côté » essentiel à souligner puisque ce qui anime ce processus n’est pas autre chose que la constitution d’un trou dont le bord reste toujours à s’écrire.

 Essayons d’entrer dans ce texte, d’entrer dans ce sophisme. Je vais vous en parler à ma manière mais il est indispensable que chacun s’y coltine dans une certaine solitude. En effet il est indispensable que chacun y rencontre ses propres objections et les impossibilités que la logique de son raisonnement va lui proposer. Et c’est de la rencontre avec ces impossibilités que la logique de ce texte se déplie. D’où cette dénomination de sophisme caractérisée par une progression logique alimentée de ses impasses. Pour en faire l’épreuve il est donc indispensable de s’y engager. Ce que je vous propose de suivre n’est pas autre chose que le fil d’une certaine négativité qui alimente ce sophisme et dont il est le ressort. Ceci n’est pas toujours clairement aperçu et il est cependant essentiel de le souligner. Cette négativité n’est pas autre chose que celle attachée à la dimension du Symbolique et caractérisée par Lacan, à la fin de son enseignement, comme étant le trou (si l’Imaginaire est la consistance et le Réel l’existence). Pas d’élément positivé dans le champ du symbolique, le grand A est vide et s’écrit barré : A.      

 Cet écrit du temps logique se constitue de trois temps de nature différente, l’instant du regard, le temps pour comprendre et le moment de conclure. Chacun de ces trois prisonniers est amené à faire le même parcours logique et à dégager dans la précipitation sa conclusion qui s’avère dans un après-coup semblable pour chacun : « Je suis blanc ». Quelque chose de la rencontre de cette négativité évoquée se positive en s’écrivant et chacun sort convaincu, dans l’anticipation, de venir se loger à cette enseigne qui vient faire, dans l’après coup, trait commun.

  Quels en sont alors le ressort et la logique ? 

  Il y a trois prisonniers, A, B et C et le directeur promet la sortie et la liberté à celui qui pourra dire d’une manière argumentée comment il a procédé pour obtenir la réponse quant à la couleur du rond qu’il a dans le dos. Pas le droit de se parler, de se mirer dans un quelconque miroir. Seul le regard est en jeu, et chacun des trois prisonniers se présente alors autre à chacun. Pas de rapport entre les uns et les autres. Par ailleurs nous savons, et chacun sait, qu’il y a cinq rondelles : trois blanches et deux noirs. Quelle rondelle ai-je donc dans le dos et comment vais-je procéder ? 

  Une seule issue possible, celle de la solution dite parfaite et qui suppose la prise en compte d’une hypothèse et sa vérification, ou son invalidation, par chacun des trois.

  En effet si j’avais déjà sous les yeux B et C munis chacun d’une rondelle noire, j’en déduirais immédiatement la couleur de celle qui orne mon dos : blanche ! Et je sortirais sachant qu’il n’y a que deux rondelles noires en jeu.

  Or personne ne sort et mes deux compères sont blancs.

  Il me faut donc faire non seulement une hypothèse mais la redoubler. Seule manière de trouver une issue. Supposons que je sois noir et que B fasse la même hypothèse, celle d’être noir, celui-ci ne voyant pas C sortir se dira : « mon hypothèse est fausse ». Si A étant noir et moi, B, également, C devrait sortir ayant sous les yeux deux noirs, or il n’en fait rien. « Je suis donc blanc » devrait se dire B et celui-ci d’en tirer la conséquence immédiate en sortant. Or B ne sort pas. Mon hypothèse quant au noir est fausse. « Je suis donc blanc » et je sors. Et chacun, A, B et C, dans le même tempo, de faire le même raisonnement en se dirigeant vers la sortie. Nous faisons le constat, en suivant cette solution parfaite, comment c’est de l’invalidation- et ceci à plusieurs niveaux, chez C, B, puis chez A- de l’hypothèse soutenue que s’en conclut le blanc comme la conséquence de ce que A ne voit pas la sortie de C et de B. 

 Or cette solution dite « parfaite » repose pour Lacan sur une erreur logique. En effet l’assurance de A, quant à être un blanc, repose sur l’expectative que B et C ont pu donner à voir. Mais B et C sortent avec A et lèvent du même coup cette expectative….  A, comme B et C, ne peuvent alors que suspendre leur sortie, ayant un doute quant à cette conclusion.

 Un deuxième tour dans l’opération logique ne peut que s’engager, mais cette fois-ci informé des éléments de la première séquence. En effet, si C ne sort pas, B peut en tirer la conclusion qu’il est blanc si je suis effectivement noir. Mais il ne sort pas, comme C. Avec son temps d’avance sur moi dans son raisonnement si celui-ci ne sort pas je peux en tirer la conclusion que je suis blanc. 

  Cependant à nouveau, alors que chacun vient de refaire le même parcours logique, chacun se met à hésiter devant l’hésitation commune, liée au retard essentiel au raisonnement logique fondé jusqu’alors sur le constat d’une expectative. 

  Le deuxième départ est à nouveau suspendu : ce que J. Lacan appelle une deuxième motion suspensive. 

 Se fait jour chez chacun cette remarque essentielle que si B, ayant conclu qu’il était blanc, aurait dû sortir. Or il n’est pas sorti. Je ne peux en conclure que je ne suis pas noir, donc je suis blanc. 

 Cependant il y a urgence à conclure. En effet si je laisse ce temps d’avance à C, et B ensuite dans le raisonnement, et si je suis toujours le prisonnier de cette expectative, le doute sera toujours là possible quant à ce que je sois un noir. Mettre un terme indispensable à ce temps de retard m’amène à l’urgence de conclure dans la hâte et à conclure avant B, et donc de C. 

 Il y a alors une assertion qui porte sur une certitude anticipée d’être un blanc. Seule sortie possible, qui vient rendre compte, et compléter, ce qui soutient logiquement cet acte.   

 Et les trois sortent dans la précipitation d’un acte anticipé qui conduit chacun à vérifier, dans un après-coup, qu’ils ont généré, chemin faisant, une commune mesure : « Je suis blanc ».

 Voilà l’intelligence de ce « sophisme » qui nous explicite et nous propose de résoudre d’une manière fine, et manifestement appropriée, la question de l’individuel et du collectif. Pour l’être parlant, pris dans le symbolique, et donc dans la négativité introduite par le symbolique, pas d’opposition entre l’individuel et le collectif : il est d’emblée pris dans le collectif par le jeu du non rapport avec l’autre. Je vous rappelle que ces trois prisonniers ne peuvent se parler, et que le nombre de ces prisonniers est, non pas indéfini, mais défini et comptable. Et c’est avec la rencontre de ce non rapport que chacun construit logiquement sa réponse précipitée qui prend alors la dimension d’une commune mesure. Ici J. Lacan prend la peine de nous rappeler que cependant, il n’existe pas de sujet du collectif et qu’il n’y a de sujet que de l’individuel confronté au non rapport. Pas d’issue solitaire à nos embarras, cette sortie ne peut que se faire qu’à plusieurs. Prendre sa place dans la dimension du symbolique, c’est-à-dire au champ de la négativité, ne peut se faire et se construire sans ce recourt au non rapport actualisé dans le lien à quelques autres. 

 Tous ces éléments apportés par J. Lacan concernant cette identification sont non seulement d’une grande portée mais surtout prennent à contre-pied l’avancée de Freud dans « Massenpsychologie ». Ce qui ne veut pas dire que Freud se serait trompé mais simplement que l’identification fondée sur le trait de « l’einziger Zug » ne serait qu’un cas particulier qui rentre dans un ensemble plus vaste dont il nous parlera dans ses séminaires de topologie borroméenne en reprenant la question des trois identifications freudiennes. 

 Cette manière qui est la mienne aujourd’hui de vous présenter cette question avec en son centre la question de la négativité qui vient s’y décliner sous des registres divers, est capitale. En effet, nous sommes déjà, avec cette lecture, dans une certaine topologie qui convoque et tisse les trois registres au titre de ce que, si le symbolique est le trou, l’imaginaire la consistance, le réel en est l’ek-sistence, comme il nous le propose. En ajoutant que ces trois prennent consistance commune dans le nouage…  

 Dans ce que je viens de vous proposer j’ai insisté sur le fait que c’est de ce qu’ils soient sans rapport que ce trajet logique qui mène à la naissance de ce nouveau sujet sous le trait blanc est possible. C’est de la rencontre de ce non rapport que s’en produit, dans une telle opération, un trait d’écriture. Ceci n’est pas sans évoquer en effet, le nouage borroméen où « c’est de ce qu’ils ne sont pas noués que (ces trois registres) se nouent »[1] et trouvent du même coup commune mesure. J’avais eu l’occasion, il y a déjà quelques temps, de développer ce travail avec un deuxième, concernant cette fois-ci cette remarque de J. Lacan dans « le sinthome » appuyée sur « l’identification à un point du groupe »[2] dont le défaut introduirait le patient à la rencontre du mur…Soit un autre abord de la question de la folie négligée jusqu’alors, soit un autre abord que celle privilégiée jusqu’alors de la forclusion du Nom du Père. Il apparait que ces deux remarques s’éclairent de ce travail sur le temps logique.

 Pourrait-on soutenir que ce travail d’écriture qui conduit à un nouveau sujet par la rencontre du non rapport ne soit pas autre chose, en fait que la mise en jeu de cette fonction dite « paternelle », celle du « Nom du Père », soit celle qui noue et celle susceptible de pacifier le sujet par la prise en compte du manque et de son assomption ? 

 En fait ce travail sur la temporalité s’est imposé par la voie des remarques qu’un patient a pu nous faire lors d’une présentation clinique à Brest. Il en sera question cette après-midi dans le travail de Marie Westphale. Ce patient nous questionnait sur ce qu’il lui arrivait et sur le mécanisme énigmatique dont il était l’objet et le prisonnier. « Mes copains savent avant moi ce que je vais faire, et ce que je vais penser. »        Telle était sa question. Tout ce qu’il pouvait penser et faire était déjà écrit comme écrit dans le lieu de l’autre, ses « amis ». Il était l’objet d’une anticipation de la part d’autrui et la nature de sa relation au temps était donc toute particulière ; ce qui avait attiré notre attention. Relisons les « Mémoires » du Président Schreber, relisons nos grands textes et écoutons nos patients avec cette attention, relisons De Clérambault et comment celui-ci, dans toutes les nuances de sa clinique, évoque ces mécanismes temporels. Il est vrai que jusqu’alors ces remarques assez marginales, sur le temps, n’ont pas trouvé beaucoup d’échos. Il en sera question cette après-midi.

 Comment alors rendre compte de toute cette clinique, jusqu’alors quasiment inexplorée ? 

 Du côté de la névrose, là aussi très peu de travaux, sauf sur la névrose obsessionnelle. Mais la remarque est faite, générale, que c’est du temps de l’autre que se soutient le névrosé et qu’il y trouve abri. Ceci nous permettrait assez facilement de penser comment le névrosé fait alors l’économie de la mise en jeu de cette fonction cardinale en évitant la rencontre du non-rapport…Mais en est-on le maître ? Et si notre désir inconscient nous conduit vers cette traversée le principe même de la cure analytique est de nous introduire, dans et par un lien de transfert, à la mise en jeu de cette fonction d’écriture…avec la naissance d’un « neue Subjeckt ».

 La question de la perversion sera abordée en fin de matinée par Alain Harly avec un cas clinique.

 Toutes ces remarques sur le temps logique nous amènent ainsi à remettre sur l’établi la plupart de nos développements cliniques et les introduisent ainsi à une nouvelle lecture.

 Alors quelles en sont les conséquences, pour ce matin, dans notre lecture de la clinique des psychoses ? Essayons d’apporter quelques précisions.  

  J. Lacan, très tôt avait repéré comment le déclenchement de la psychose pouvait relever de données structurales. En effet c’est, disait-il, de la rencontre d’un autre en opposition symbolique que s’ouvre, pour le futur patient, un gouffre, un maelström qui, à terme, avec le travail de la xénopathie, remaniera totalement l’imaginaire du patient. Cette opposition symbolique vient en effet présentifier la spécificité du symbolique et nous rappelle comment Lacan en fera un peu plus tard le registre du trou en opposition aux deux autres I et R. Cette dimension est en jeu dans le temps logique avec cette prescription de ne pas se parler ; pure négativité, si nous reprenons un terme de la philosophie. Et c’est de cette rencontre du non-rapport, que peut s’initier avec quelques autres, l’assomption partagée d’un trait d’écriture qui caractérise ce nouveau sujet comme appartenant à la catégorie des êtres symboliques, c’est-à-dire, pour reprendre ce terme, habités par une certaine négativité, ou encore la dimension du manque. 

 Certaines situations cliniques, comme celle de notre patient, viennent nous apprendre que, confrontés à ce non-rapport, ce travail d’écriture peut ne pas se faire et que l’anticipation dont il est l’objet reste au lieu de l’autre sans que ce nouveau sujet en jeu dans l’assertion de certitude puisse voir le jour. Incapable d’anticipation le voilà livré à ce que nous pourrions donc appeler une anticipation xénopathique, organisatrice, dès lors, de son destin.

 Voilà quelques-unes des remarques que je voulais faire ce matin. Mais la discussion me permettra très certainement de revenir sur un certain nombre de points.

 

Discussion

 

 Jean-Jacques LEPITRE : Je voulais te remercier pour ce travail intéressant qui ouvre des perspectives et pour ces éclairages, à partir du « Temps logique », qui peuvent porter sur le mouvement des « gilets jaunes «et sur ces grèves sans syndicat. Cela me semble intéressant. En effet la différence que tu as notée entre l’identification freudienne, au chef, que celui -ci soit le chef syndical, le chef politique, etc.…et celle introduite par le Temps logique que tu développes, a toute son importance. C’est celle qui circule dans les réseaux sociaux, c’est celle en jeu dans le mouvement dit des « gilets jaunes » ou dans ces grèves sans syndicat.  

  Le deuxième point est le suivant. Je me demande si tu n’aurais pas dû, pour les personnes qui ne connaissent pas bien le texte, éclairer un peu mieux le deuxième temps. Après ce que tu as bien décrit, qu’un sujet fasse l’hypothèse qu’un autre sujet se pose la question s’il est noir, alors que lui-même se pose la question s’il est noir, il en déduit que le troisième, ayant sous les yeux deux noirs, devrait immédiatement sortir. Mais il y a un autre temps, c’est le constat que s’il ne part pas, le deuxième devrait en conclure qu’il est blanc et donc sortir. Et c’est seulement au troisième temps, devant le constat de la non sortie des deux autres, qu’il en déduit qu’il est blanc. A chaque fois il y a une scansion sur une logique de l’hypothèse qui ne se vérifie pas… 

 Marie-Héléne PONT-MONTFROY : Merci Michel de nous avoir présenté ce travail avec lequel on se fait volontiers des nœuds dans la tête. Néanmoins ce que je trouve particulièrement intéressant c’est le fait que ce moment de conclure ne passe que par l’acte de sortir. Ce n’est qu’une fois que les trois sont sortis que chacun peut avoir la certitude qu’il est blanc. Parce que, sans cet acte, il reste indéfiniment à se poser la question, sans que ce temps pour comprendre ne puisse se conclure. Ce moment de conclure passe par un acte qui relève du symbolique et pas de ce qui se voit, qui relève de cette attribution à l’autre et de ce raisonnement qu’on lui attribue et de ce qu’il en déduit. 

 Et puis un autre élément important est qu’il faut qu’ils soient au moins trois, c’est-à-dire qu’ils constituent un premier collectif qui rend possible cette émergence du sujet et en nécessitant cependant le trajet de chacun. C’est-à-dire que sans le trajet de chacun, aucune conclusion. Il y a cette articulation entre l’individuel et le collectif que je trouve vraiment passionnant. Et quand on arrive un peu à circuler dans tout cela ces questions deviennent particulièrement intéressantes.

 Bernard DELGUSTE : Excusez-moi de mon retard, je n’ai pas pu anticiper ! Je rejoins Marie Héléne, tout ceci est très intéressant. Ce texte est un texte compliqué du jeune Lacan, et il y faut une certaine dose de courage pour le relire. Cette articulation entre l’individuel et le collectif est en effet intéressante à souligner et ce passage à l’acte, mais pas au sens de la psychopathologie, mais au sens d’un engagement dans une action qui permet, à posteriori, une définition de soi-même. C’est ce qu’évoque souvent Jean-Pierre Lebrun, en Belgique, nous serions aujourd’hui dans une forme d’individuation qui nie cette dimension collective, alors que le collectif fait partie de la définition même de l’individuation. Dans un mouvement de dialectique où cette logique de l’autonomie et de l’hétéronomie n’est pas scindée, elle est en mouvement.

M. J. : Vous rappelez ceci qu’il s’agit d’un acte, mais d’un acte soutenu par un jugement, par une assertion, avec une certitude anticipée. Et tu le rappelais, Marie-Héléne, cet acte fonde la certitude, qui dans un après- coup se vérifie. Cet acte fonde la certitude et les motions suspensives appartiennent- et c’est en cela qu’elles ont un statut signifiant- appartiennent au processus de construction de cette conclusion, et qu’elles ne sont pas extérieures au temps pour comprendre qui mène au moment de conclure. Avec ce sujet de l’assertion Lacan nous dit qu’il y a là la naissance d’un nouveau Je psychologique, et j’ai peut-être insuffisamment insisté là-dessus. Il utilise ce terme, en effet. Comme s’il s’agissait d’un nouveau sujet, est-ce le même que celui de Freud lorsque celui-ci parle de « neue Subjeckt » ? En tous cas le monde ne se voit plus du même endroit, nous n’avons plus les pieds au même endroit, le sujet n’est plus représenté par le même signifiant. Il s’est passé quelque chose. Est-ce de l’ordre, puisque le week-end dernier nous travaillions à l’ALI la question de la fin de la cure, est-ce de l’ordre d’une « traversée », cette « fameuse traversée » en jeu dans une fin de cure ? Nous pourrions le penser. En effet ces deux motions suspensives ne seraient alors à lire que comme les deux tours nécessaires au parcours de la découpe d’une bande de Moebius qui constitue l’acte même de la coupure. C’est de cette manière qu’il nous présente la topologie de l’acte dans son séminaire       «L’acte psychanalytique », me semble-t-il.

 Je pourrai aussi ajouter ceci. Nous avions travaillé à l’ALI le dernier séminaire de Lacan « Le moment de conclure » et nous sommes passés là-dessus sans nous y arrêter et pourtant, il s’agit de la partie de la plus importante de ce séminaire, partie qui nous donne une indication précieuse. Lacan nous dit en quelque sorte, j’ai bien été obligé de vous mettre en main le nœud borroméen à trois- et vous savez que dans ce séminaire il nous présente le nœud borroméen généralisé- j’ai bien été obligé de vous mettre en main ce nœud borroméen à trois mais il s’agit « d’un abus de métaphore ». Comment l’entendre, et que voudrait-il nous dire ? Pour en parler, comme il le fait, encore faut-il en passer par le corps et une certaine consistance. Pour nous donner à entendre le nœud à trois comment faire autrement que nous le mettre en main ? Et pourtant ce nœud, ou mieux ce nouage ne relève pas d’une représentation mais d’une présentation, comme il nous le dit dans « RSI ».  Mais où lire cette présentation sinon dans l’acte même du lien à autrui où se génère cette nouvelle écriture. La présentation est là, c’est son cœur même. Le nœud borroméen, mieux le nouage borroméen, serait là au travail, au cœur même de ce temps logique qui suppose la dimension du collectif. D’où la présentation et non pas la représentation. D’où cet « abus de métaphore », parce qu’en nous mettant en main le nœud borroméen il en fait une représentation et non pas une présentation et s’y perd alors ce que chacun a à réinventer pour son compte : s’autoriser, avec quelque autres, d’un nouage. Il y a là une impossibilité majeure qui creuse tout enseignement. Impossibilité que Charles Melman nous rappelle volontiers en nous disant qu’il est bien obligé de se trouver à la tribune pour nous parler et nous rappeler que l’Autre est barré. Et chacun, dans sa solitude de sujet, va rester avec cette question et ce paradoxe. 

Nicole ANQUETIL : J’aimerais que tu développes ce que disaient Freud et Lacan. En effet ce que j’avais retenu dans « Massenpsychologie » c’est qu’à partir d’un trait commun une action collective est possible. Ici, dans « le temps logique », les prisonniers ne connaissent pas ce trait, mais ils ont un trait commun…ils ne le savent pas. Ce trait commun a été donné par le directeur de la prison qui fait figure, en quelque sorte, de grand Autre. Comme un paradoxe, celui-ci est là, et d’une certaine manière pas là. Il leur a collé dans le dos ce trait et puis il n’est plus là. Alors Lacan semble prendre les choses dans le sens inverse de Freud. Freud part d’un trait et pour Lacan le trait n’est pas connu. La subjectivité est bien en jeu pour Freud. Elle mène à cette action collective. Mais pour Lacan, cependant très différemment, celle-ci mène à un acte commun… 

J-J. L. : Il me semble qu’il y a une petite pointe de différence entre les deux, c’est que dans ce que dit Freud ce trait est commun ; il est su et connu comme commun….

N. A. : …Ici, il n’est pas connu mais cela mène à un acte collectif…

M-H. P-M. : Un acte simultané de chacun mais qui procède de la position de chacun…brouhaha…

N. A. : …un même raisonnement qui mène à un acte collectif.

M. J. : Comment ai-je lu cette « Massenpsychologie » ? Ce qui spécifie l’identification freudienne dite à « l’einziger Zug » c’est le fait que ce trait d’identification est déjà là chez, le leader. Et c’est un trait que chacun peut prendre en compte, un trait positivé sous lequel chacun peut, ou pas, venir se ranger. On pourrait même ajouter que le savoir est là anticipé. Voilà la petite moustache qu’il me faudrait avoir. Quelques-uns disent, mais je ne sais pas si cela est une bonne chose, quelques-uns opposent une identification verticale, celle à « l’einziger Zug », à une identification dite horizontale. Je pense à J. Pierre Lebrun, c’est souvent son expression, mais je ne pense pas que cela soit une bonne manière de nous proposer l’identification lacanienne qui se propose ici. Nous pourrions dire que là, avec Lacan, il y a un trait qui est à écrire, qui est à inventer, et qui s’écrit, pour chacun dans la rencontre de l’A(a)utre, une vraie rencontre, c’est-à-dire, dans le manque et avec le non-rapport.

M-H. P-M. : Mais peut-être que ces deux modalités peuvent même coexister en même temps dans une collectivité. Nous l’avons vu en Allemagne. Et c’est pour cela que Freud a pu peut-être la décrire en rencontrant ces manifestations dans la vie sociale, et aujourd’hui dans nos démocraties un peu molles… chacun pourrait se saisir, dans son trajet….

Fr. BENRAIS : Je me repose la question que je t’avais posée l’autre jour.  Trois blancs et deux noirs, 3 et 2, …c’est une fiction, …qu’ils sortent tous les trois ensembles ; qu’ils soient tous les trois mus, oui, mais qu’ils soient tous les trois ensemble…

M. J. : A propos du directeur nous pourrions faire la remarque qu’il n’est pas du tout à la hauteur à laquelle il devrait être. Que dit-il : « Le premier qui sort a la liberté ». Il semble, en effet, totalement ignorer la logique qui organise le processus auquel il soumet pourtant ses trois prisonniers. En effet, ces trois ne peuvent sortir qu’ensemble. Il n’y a donc pas de premier…brouhaha…  

M-H. P-M. :  En tous cas il les met dans une position de rivalité qui est tout à fait intéressante, rivalité qui met en jeu le spéculaire dont ils doivent sortir en la prenant en compte pour trouver la solution et …brouhaha…

M. J. : Nous pourrions nous arrêter sur ce travail de logique qui anime chacun. Quel est ce travail de logique ? Il consiste, à partir de ce qui ne se voit pas, qui n’est pas là où il pourrait être attendu, à positiver cette absence dont il fait le constat. Il s’en enseigne. Ce travail est donc commun aux trois et il apparaît que celui-ci spécifie la prise de chacun dans l’ordre du symbolique, dans l’ordre du signifiant qui le caractérise comme être parlant. Ce sont, tous les trois, des blancs parlants….

N. A. : Oui, mais en même temps c’est quelque chose de l’ordre de la fiction…

M. J. : Oui, mais à mon avis il ne faut pas trop s’appesantir sur le détail de la petite histoire, ce qui importe est la logique à l’œuvre qui nous amène à cette réflexion…brouhaha…

Fr. B. :  …ce qui fait ma réflexion c’est que ce n’est pas le même un pour les trois, ça n’est pas un, un et un qui seraient les mêmes. C’est pourquoi dans le fait qu’ils sortent ensemble, il y a quelque chose qui ne va pas…brouhaha…

M. J. :  Ce Un n’est aucunement un Un totalisant puisque ce Un est le produit individuel d’un travail de logique. Ce Un s’avère être le même pour chacun. Et c’est seulement dans un après-coup que chacun fait le constat que ce trait, qu’il a anticipé pour lui-même, est partagé et a le statut de commune mesure, commune mesure qui caractérise et spécifie le fait d’être des êtres de la négativité ; parce que parlants…d’où cette idée qu’il y a là, dans le temps logique, la mise en fonction pour chacun, d’une fonction spécifique à l’être parlant, qui caractérise la prise de l’être parlant dans le symbolique. Alors que dans l’identification au trait de « l’einziger Zug », celle-ci ne semble pas jouer de la même manière ; une impasse semble se faire sur cette mise en jeu puisque ce trait, prélevé sur le leader, n’est pas- pour chacun- à constituer, voire mieux, à écrire à partir du non rapport. C’est en cela que ce « temps logique » est d’une grande puissance et d’une puissance insoupçonnée.

B.D. : Est-ce que tu serais d’accord pour dire que ce Un serait la somme de trois manques…

M.J. : Une somme ?… Je ne suis pas sûr que cela soit une somme mais, pour chacun, plutôt une dialectisation de la rencontre du non-rapport qui tresse ces trois manques…manque mis au travail dans une topologie que Lacan sera amené à nous présenter…

B.D. : Pour chacun il s’agirait d’un processus de subjectivation, alors qu’avec le trait unaire il s’agirait d’un processus de desubjectivation… ?

Martine CAMPION-JEANVOINE : Non, cela n’est pas un mode de subjectivation, mais un mode de désubjectivation…

M.J. : Il s’agit de cette desubjectivation progressive évoquée par Lacan au profit de ce travail de logique et de cette conclusion hâtée. Travail qui anime les trois et les amène à cette sortie commune. Et travail qui s’organise autour de la question de la prise en compte de la négativité et c’est pourquoi je proposais que vous en suiviez, tout au long, le fil. Relisons le séminaire « …ou pire ». Lacan y pose la question de la nature de « Y’ad’l’un » ? Ce « Y’ad’l’un » n’est pas le Un totalitaire du tout, il n’est pas le Un de « l’einziger Zug », il est d’une autre nature. Quelle est donc la nature de ce Un ? Ce sont des questions que je me pose, que je vous pose. Si le réel, avec le nœud borroméen, ne cesse pas de ne pas s’écrire, pourtant avec le nœud borroméen Lacan fait ce tour de force, de l’écrire. En effet, dans le nœud, il fait une place essentielle au réel, R, au même titre que I et S. De ce réel qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, il est possible d’en attraper quelque chose par cette écriture. Est-ce que dans ce travail de logique qui nous occupe aujourd’hui, il ne serait pas question, pour ce réel, d’en attraper quelque chose, par une écriture ? Voilà ma question. Cela fait écho à notre pratique de tous les jours avec nos patients, adultes ou enfants. Bien souvent on repère qu’il s’est passé quelque chose, mais comment rendre compte de ce qui vient de se passer ? Quelque chose s’est écrit, a déplacé le sujet, mais quoi et comment ? Et quelque chose s’est écrit en acte, pas d’une manière intellectuelle, mais en acte dans le jeu du transfert… Puisqu’en freudien nous travaillons avec le transfert qui est là, en acte, et qui supporte la dimension du collectif, habité par le non-rapport… Qu’est-ce que ce « Y’ ad’l’un » ?

J-J. L. : Est-ce que cette dimension du réel nous pourrions la percevoir au moment de négativité de l’arrêt de chaque scansion ? 

M. J. : Il va s’écrire et les motions suspensives participent de cette écriture.

J-J. L. : Oui, mais à ce moment-là…, parce que la description que nous pourrions faire est celle-ci : il y a trois lignes temporelles qui sont, à chaque fois pour les trois, coupées au même moment, de la suspension logique que la ligne de discours produit. Si j’étais noir, et si l’autre l’était, l’autre sort, à chaque fois avec cette suspension, avec la ligne temporelle pour les trois, et c’est à ce moment-là que quelque chose se… vient interrompre…

M. J. : Alors, oui, c’est le travail de la négativité ; ce que j’appelle, là, la négativité, mais est-ce équivalent ou pas ? C’est la rencontre du réel, ça ne marche pas, ça ne colle pas. Il y a du non-rapport. Soit une vraie rencontre, ça ne colle pas. C’est cela qui habite le travail du « temps logique ». Si cela collait, rien ne pourrait s’en écrire. C’est en cela que le nœud borroméen est le nœud du non-rapport. C’est de ce non-rapport que quelque chose s’écrit. Le nœud borroméen n’est pas seulement un nœud d’écrits mais un nœud d’écriture, produit du non-rapport.

M-H. P-M. : Et ceci est posé d’emblée dans le sophisme, ils ne peuvent pas se parler…

M. J. : Oui, c’est de faire jouer le non-rapport qui est là pris d’emblée en compte par le directeur…

Alain HARLY : Tu articulais le nœud borroméen avec cette temporalité dite logique » et tu rappelais « l’abus de métaphore » évoqué par Lacan dans le fait même de nous mettre en main le nœud borroméen. Est-ce que cet abus de métaphore nous pouvons l’entendre comme l’idée que nous pourrions avoir que ce nœud présenté comme tel, nous donnerait une structure du sujet en tant qu’elle serait synchronique. Quand il introduit, quand il souligne que ce nœud- ou plutôt ce nouage- quand il prolonge cette écriture par la chaîne ou la tresse, ne nous donnerait-elle pas, cette tresse, quand même plus facilement une idée d’un nouage, mais d’un nouage dans une diachronie, introduisant à ce moment-là la question du temps. Pour l’articuler avec ce que tu amènes du temps logique, la question se pose de comment concevoir, avec la tresse, ce moment de conclure. Par excellence celle-ci peut se prolonger indéfiniment mais est-ce qu’il n’y a pas quelque chose, avec la tresse, qui reste en suspend ?

M. J. : En tant qu’être parlant nous sommes déjà habités, nous sommes déjà pris, que nous le voulions ou pas, dans un tissu déjà là, dans une étoffe déjà là, dans des consistances, voire une culture, une langue, nos identifications… Nous pourrions penser que cette étoffe se réanime et vit par le travail de chacun, avec quelques autres, dans la rencontre de ce non-rapport. De nouveaux traits pourraient ainsi s’écrire par la mise en jeu, par chacun avec quelques autres, de cette fonction du nouage, synchronique, dans un tissu déjà là…Il y auraient alors des dénouages et des renouages… 

 Cela devrait s’articuler, il faudrait pouvoir y revenir, avec le propos freudien de la double inscription. Ce trait vient s’écrire sous la forme du « blanc », mais cependant c’est la question de l’Un qui est au travail. Il faudrait pouvoir reprendre cette question à partir de ce point.

 La question que tu poses est une question difficile. C’est celle qui nous est posée avec la question du nœud borroméen généralisé avancée dans son dernier séminaire. Il nous laisse avec des embarras, des difficultés, avec lesquelles nous sommes obligés de nous débrouiller et d’avancer. Un peu d’ailleurs comme dans le temps logique, que chacun puisse prendre à son compte ces embarras et difficultés et fasse son chemin avec cela. 

B. D. : Une question clinique, si tu le veux, puisque tu nous invitais à penser la clinique avec cette logique du temps et de l’anticipation. C’est celle-du déjà là. Mais tout sujet humain est confronté à cette question… et le psychotique l’est différemment. Pour lui c’est un savoir qui est déjà là…écrit. C’est quand même un problème.

M. J. :  Cette question est très vive dans le travail que nous pouvons faire avec nos patients. Je pense vraiment qu’il y a une voie pour faire un travail avec ces patients. Il n’est pas question de guérison. En effet que pourrait-elle être ? Mais un tel travail est vraiment chargé d’effets. Il apporte une sédation manifeste et introduit le patient à une réalité apaisée, sans trop de drames. Cela lui permet de faire son chemin dans le social tel qu’il est aujourd’hui et voire même d’y participer d’une manière active. 

 Et comment cela se passet-il dans le transfert ? Nous pouvons nous apercevoir que nous sommes pris dans cette question d’une manière constante et régulière. Il y a bien un transfert. Tellement massif qu’il peut passer inaperçu et ce d’autant plus qu’il n’a pas le destin du transfert plus ordinaire du névrosé. Pour le patient le thérapeute est bien le lieu d’un savoir déjà là, déjà écrit, même si celui-ci lui est énigmatique. Il avance dans une avenue, dans une ville, dont il nous prête les plans, pourrait-on dire ; une xénopathie tranquille. Mais les choses peuvent se compliquer si le thérapeute estime avoir ce savoir en poche, c’est-à-dire s’il n’est plus le porteur de ce trou qui spécifie le symbolique et s’il partage avec lui cette idée que le savoir est déjà écrit. Ce lieu positivé ouvre d’une manière immédiate et quasi automatique le recours à un nouveau bord dans les fracas d’une persécution. Cette xénopathie tranquille se transforme en xénopathie manifeste et le thérapeute se transforme en persécuteur manifeste. Nous avons tous fait cette expérience dont il nous faut tirer des enseignements. Seule manière de tirer ces enseignements. Le risque n’est donc pas de recevoir de tels patients mais de positiver un savoir avec ses conséquences et l’anticipation dont le thérapeute fait l’objet avec ce savoir positivé…. Et il arrive même que ces phénomènes d’anticipation ne s’aperçoivent plus tellement ils y sont réguliers et constants. Et ce d’autant plus que ces mécanismes se rencontrent dans la névrose, mais autrement. Et quelques fois il est même très difficile de faire la part des choses, surtout avec des patients qui ont déjà un passé psychothérapeutique.  

B. D. :  Le travail thérapeutique avec des patients psychotiques n’est pas nécessairement du côté de l’extinction du délire mais plutôt du côté d’une tempérance par rapport à ce savoir…

M. J. : Et à chaque fois où le patient est confronté, dans sa vie amoureuse, dans son travail, à la rencontre du manque, à la déception… c’est-à-dire au non-rapport, tout se passe comme si, plutôt que tomber dans ce trou qui s’ouvre, celui-ci, déjà, enseigné, venait limiter le vacillement de son être et retrouver ses appuis en venant en parler. Il est venu tricoter quelque chose, faire un point avec vous, pour pacifier ce trou qui vectorise le travail du thérapeute : une suppléance, en quelque sorte, à cette fonction métaphorique du nouage qui lui fait défaut. Ce passage par cet (A)autre qu’est pour lui le thérapeute s’avère indispensable pour lui. Il ne peut affronter seul cette question, c’est-à-dire, son statut d’être parlant. De l’(A)autre doit être mis en jeu. Il peut l’affronter avec l’(A)autre si cet autre est informé et consent à prendre à son compte cette donnée cruciale qui fait de nous des êtres parlants. C’est-à-dire travailler avec le trou et non pas un savoir positivé. Ou encore, et plus précisément, travailler avec la dimension du réel,  ce réel qui ne cesse pas de ne pas s’écrire.

M-H. P-M. : Ce travail, dans un hôpital, peut parfois passer par une équipe….  

M. J. : Cette question du temps est beaucoup moins travaillée du côté de la névrose. Il y en a pas mal sur la névrose obsessionnelle mais du côté de la névrose hystérique je n’ai jamais rien lu. Si quelques-uns avaient connaissance de travaux qui traitent de cette question ceci pourrait m’intéresser. Mais tout ce travail reste à faire.

 S’il n’y a plus de questions nous allons nous arrêter là. 

 Je vous remercie de m’avoir rendu ce travail possible, car sans ces quelques autres, pas de travail possible.


[1] « C’est de ce qu’ils ne sont pas noués qu’ils se nouent » ALI, freud-lacan.com

[2] « L’identification à un point du groupe » ALI, freud-lacan.com

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– Auteur : JEANVOINE Michel  
– Titre : Une lecture du « Temps logique » de J. LACAN  
– Date de publication : 27-03-2020
– Publication : Collège de psychiatrie
– Adresse originale (URL) : http://www.collegepsychiatrie.com/index.php?sp=comm&comm_id=195