Collège de Psychiatrie

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Ponctuations Journées CPSY 2025 MJ

JOURNÉES DU COLLÈGE DE PSYCHIATRIE

FÉVRIER 2025

Quelques-unes de nos actualités cliniques

 

« Une ponctuation » 

Michel JEANVOINE

 

 

Le 2 février 2025

 

Il ne nous reste que très peu de temps pour conclure ces journées, aussi je ne vais pas pouvoir, non seulement vous dire ce que je voulais vous dire, mais je me trouve dans la nécessité de prendre quelques raccourcis.C’est ainsi, et pourquoi pas. Et je ne peux que vous renvoyez à un travail déjà ancien, daté, eh oui ! intitulé “Un point c’est trou !”, vous le trouvez en ligne sur Google, ne pas oublier le point d’exclamation !

De fait, je me trouve aujourd’hui en charge de cette conclusion et j’ai préféré lui donner le titre de “Une ponctuation”. Titre qui, après ces deux journées très riches de travail du Collège- et j’en remercie vivement tous les artisans- s’imposait.

En effet, qu’est-ce que ponctuer?

Le champ sémantique est très large et il est possible d’y retenir ce trou d’épingle qui se proposait à la lecture en faisant écriture.

Alors quels liens avec la question de l’écriture ?

Parler, avec la respiration, avec la mélodie, avec la musique d’une parole, rythme le propos et participe de la signification. Et si nous examinons la structure de cette unité que nous appelons une phrase, le grammairien y place en son coeur un verbe, avec son sujet et son complètement. Le linguiste fait le pas d’y situer un shifter, un embrayeur, ou mieux, un sujet de l’énoncé, représenté par le “je”, et un sujet de l’énonciation qui, au-delà du dit, témoigne de la place d’un dire. Remarque très précieuse dont les analystes font usage en y situant une expression de la division du sujet parlant. 

À l’examen, le déroulé d’une phrase met en jeu une suite de phonèmes, qui en assurant une signification, voire fait écriture. 

Mais ceci dans des conditions tout-à-fait remarquables sur lesquelles il nous faut prendre le temps de nous arrêter. Marc Darmon aimait avancer cet exemple : prenez votre plume et commencer à écrire cette phrase  articulée qui s’initie d’un “Je l’apprends…” vous vous trouvez frapper d’une hésitation bienvenue, “Je l’apprends…”ou”Je la prends…”. Comment l’écrire ? Seule la fin de la phrase, par la ponctuation et en proposant une signification, vous permet d’en faire tomber une écriture :

 ”Je la prends…par la main “ ,

”Je l’apprends…par cœur”. 

Le dire d’une phrase est habité par un phénomène d’anticipation temporelle qui tient au fait même de nouer les dimensions du symbolique, de l’imaginaire en faisant sens, et dans la langue, signification, d’où une écriture possible en tombe, garante de ce nouage. Ce qui semble être le propre d’une ponctuation.

 Nous pouvons alors soutenir qu’il y a là le témoignage d’une fonction au travail. Fonction qui intéresse l’analyste au plus haut point puisque sa mise en jeu est susceptible de faire série, c’est-à-dire d‘ouvrir et soutenir une succession de phrases, et de contribuer à donner au monde de nos représentations sa texture. Une manière de conjoindre et d’articuler le multiple à la dimension du Un, ici le Un d’une signification en jeu dans une phrase.

De cette fonction, il est bien difficile d’en donner une écriture et c’est seulement de son fonctionnement que nous pourrions en inférer une hypothèse . L’hypothèse d’une fonction, et de son éventuelle symbolisation.

La clinique,avec nos patients, les Mémoires du Président Schreber, la littérature avec James Joyce ou, comme nous l’a appris ce matin Marie Jejcic avec Samuel Beckett, témoignent, chacun par des voies singulières, de l’importance existentielle des enjeux de cette question. Lacan, qui nous introduit à ces remarques, y lit les enjeux de la métaphore et de sa symbolisation pour le sujet parlant, la métaphore paternelle, en évoquant le fameux “point de capiton”.

C’est par la mise en jeu de cette fonction que nous allons pouvoir parler, soutenir des phrases successives, construire le champ de nos représentations et entrer dans un récit,…ou pas. Ce qui viendrait témoigner de la présence de la symbolisation de cette fonction au principe de cette texture, ou, au contraire, de son défaut. 

Et c’est à cet endroit que la littérature, notre clinique, l’enseignement de nos patients, deviennent très précieux.

En suivant Lacan, depuis les premiers travaux littéraires d’Aimée, nous avons en effet cette intuition, jusqu’à ses dernières élaborations avec le sinthome, et en suivant Freud, qu’au lieu même du défaut de cette symbolisation qui noue et ponctue, se propose un savoir-faire inventé, qui porte sur le tissage et le nouage d’une réalité, certes “délirante”, mais d’une réalité. 

Celle-ci, cette invention, non seulement s’invente, mais se déplie dans des conditions bien spécifiques que je vous propose d’examiner à partir de ce qu’il est convenu d’appeler “les phrases interrompues” de Schreber.

Comment lire ce savoir-faire ?

Il décrit un mécanisme par lequel l’élaboration de principe même, de cette description, passe et dont il est le produit, comme l’ensemble du texte de ses Mémoires, avec, proposés en italique dans notre traduction, les premiers concepts d’une “Grundsprache” dont il aurait la charge, une langue enfin Une.

Une première partie de la phrase, réputée être celle du sujet de l’énoncé, s’impose à Schreber par la Voix extérieure, qui commande et initie impérativement la phrase avec ce Un énigmatique de signification à satisfaire.

Et puis cette suspension, ce laisser-tomber que Schreber, ne peut, devant l’insondable déchirement spatio-temporel ouvert, ne peut que combler,  en complétant par le sens la signification appelée. D’où une seconde Voix, cette fois-ci jugée intérieure, au principe de cette obligation de penser, avec cette

étrange impression de penser quelque chose que l’autre persécuteur a déjà prévu et anticipé…

“Maintenant je vais me…/…

rendre au fait que je suis idiot “.

En situant au lieu de cette barre /, un scilicet, c’est-à- dire, quelque chose comme un “à savoir”.

L’ensemble du travail d’écriture de Schreber, qui constitue ses Mémoires, est le produit de ce dispositif qu’il finit, à un certain moment de son parcours, par isoler et dont nous pouvons faire la lecture. Il y a là un dispositif d’écriture, dont, comme chez Joyce, chez Beckett, ou chez d’autres, nous pouvons faire l’hypothèse, et qui donne à l’écriture un statut sinthomatique. C’est-à-dire le statut d’un savoir-faire, qui au lieu même où une symbolisation de la fonction de la métaphore sollicitée rencontre son défaut, invente, par l’écriture sous commandement xénopathique, les voies d’un auto-engendrement.

Ces voies schreberiennes ont cette particularité de se présenter dans le statut d’un “dualisme”. Et non pas d’une dualité !  Ce principe ne repose pas sur la qualité des termes en jeu, à savoir les caractéristiques d‘Ariman ou d’Ormuzd, par exemple, mais sur le seul principe en jeu qui spécifie le dualisme, à savoir leur opposition radicale et incommensurable dont il fait l’épreuve et à laquelle il ne peut pas ne pas répondre. Les espaces divins sont en guerre et il est appelé à en restaurer l’unité par la voie de la féminisation. Le dispositif des phrases interrompues en est l’expression. Et c’est pourquoi, au coeur de ce système, en place et lieu de ce scilicet, il s’identifie à l’énigme en répondant à cet appel en restaurant l’éternité divine perdue: une langue, la “Grundsprache”, avec l’élaboration progressive de ses différents concepts.

Il importe que chacun puisse en faire sa lecture, puisse refaire ce parcours de lecture, et donc d’écriture.

 Le travail d’une cure analytique serait-il autre chose qu’apprendre à lire, à lire le travail d’une fonction qui trouve, à l’occasion d’un transfert, à se déplier. Certes ici, avec Schreber et quelques autres, à lire les enjeux d’un savoir-faire qui s’invente.

Melman rappelait, à la suite de Lacan d’ailleurs, comment la logique du signifiant était au coeur des élaborations de Schreber. La mécanique des phrases interrompues ne vient-elle pas en témoigner, en nous la faisant toucher du doigt dans l’actualité du dualisme schreberien,  en mettant, ici, au centre, ce lieu “cause” énigmatique. Ceci permettrait-il d’éclairer nos embarras à la lecture de ce texte, texte dont nous ne voulons, jusqu’à aujourd’hui, rien savoir? Notre rapport à ses écrits viendrait-il en témoigner et nous donner une petite indication des enjeux de cette lecture, en lien direct aux enjeux liés à la lecture de l’inconscient?

Alors quelle lecture en proposer ?

Avec J.Lacan et la ponctuation de son parcours en 1966 avec la topologie des surfaces, celui-ci nous propose un texte, en 1972, “L’étourdit”. Un texte écrit, à lire comme un exercice de topologie. Il y est question de la topologie de la bande de Moebius et de ses différentes coupures. Avec cette topologie, et en en suivant ce qui rythme et fait un parcours, nous pouvons assez facilement y lire les enjeux de la clinique des phrases interrompues.

Les développements donnés au “syndrome du mur mitoyen” décrit par Charles Melman touchent à cette lecture. En effet une bande bilatére, à deux tours (BB2T), par recollement bord à bord, ou par superposition et recollement des deux feuillets, donne une bande de Moebius, c’est-à-dire la coupure même, celle qui spécifie l’ordre signifiant (inversement la coupure par le milieu d’une BM donne une BB2T).

Lacan nous en donne déjà une préfiguration dans son schéma I des “Ecrits”. En effet l’appui pris,dans une première boucle, contre la voix extérieure, se redouble, sur la deuxième boucle,  d’un appui pris, cette fois-ci, sur une voix intérieure. Or ces deux voix, en opposition radicale, sont l’expression du dualisme dont Schreber se soutient avec le consentement à la mission asymptotique de le restaurer. 

Voilà une indication et je n’ai pas le temps aujourd’hui, ni ne peux aller au delà dans ces commentaires.

À cette topologie qui noue Symbolique et Imaginaire, deux registres en opposition, Lacan va nous dire que ceux-ci ne peuvent aller sans un troisième.Il est possible là, d’une certaine manière, de pointer l’appel xénopathique auquel est soumis, sans pouvoir y résister, Schreber, ou celui, très bien décrit ce matin par Marie Jejcic à propos de Samuel Beckett.

Avec le pas de l’écriture du Réel, au lieu même de cette faille radicale, R, Lacan noue par l’écriture le réel, qui prend l’écriture d’une consistance. Une même consistance, R, noue borromennement S, et I. Il pointe là, avec son écriture, une “autre écriture”, celle dont il était question cette après-midi. Une écriture qui ne descend pas du signifiant. Celle-ci est autonome et acéphale. Elle ne peut être l’expression du sujet puisque celle-ci le déplace et le renouvelle, et, en mettant en jeu les dimensions du temps, en précipite un nouveau représentant. Le temps logique nous en propose, avec ses deux scansions, un premier parcours.

Cette “autre écriture” a la spécificité d’être homogène aux voies de la jouissance. Pour en prendre une toute première mesure Il suffit de penser à la mise au travail du symptôme et à ses remaniements dans une cure analytique par la mise en jeu de cette “autre écriture”, ou encore aux miracles schreberiens de l’incarnation qui tissent son corps clivé d’une jouissance féminine.

Il importe de pouvoir lire et repérer cette même topologie, à chaque fois en jeu par des voies singulières, au cœur de tout processus d’engendrement.

 Que celle-ci soit symbolisée, et nous avons alors, pour le sujet, avec la métaphore paternelle, le refoulement originaire décrit par Freud et la longue série des refoulements secondaires. 

Que celle-ci ne soit pas symbolisée et cette “autre écriture”se présente alors dans les modalités xénopathiques dont nous venons de parler.

Il est à noter que, s’il n’y a pas d’énonciation collective , le social ne peut que se présenter dans des modalités semblables que chacun, au un à un, est appelé, au mieux, à nouer. 

Avec la ponctuation de son parcours de la fin des années soixantes Lacan nous propose une revue Scilicet, revue de l’Ecole freudienne. Celle-ci relève d’un projet tout à fait analogue, animé par une même logique.Et il importe de s’y arrêter. Que dit cette revue ? “Tu peux savoir…Scilicet…Ce qu’en pense l’Ecole Freudienne de Paris “, avec, dessiné, une bande de Moebius et ses traits de coupure, ou recollements. Une revue exactement conçue dans la logique des phrases interrompues ! Je laisse à chacun ses conclusions quant à la présence, dans cette revue d’une seule signature, celle de J.L.

Autre point à mentionner, le travail du mythe, avec le chaman, semble être de cet ordre. Et Claude Lévi-Strauss rend compte de l’engendrement des mythes, qui spécifie le mythe, en faisant valoir un dispositif tout-à-fait semblable qu’il formalise dans sa fameuse formule canonique.

De son côté, rien d’étonnant à ce que Freud se saisisse, dans ses premiers pas, du mythe avec son “efficacité symbolique” à lui, tout en donnant déjà à entendre, à lire, à son lecteur, dans le jeu de ses entre-deux, la logique en jeu dans un dire.

Voilà, et peut-être y êtes vous sensibles, ce que je peux lire et formuler de cette ponctuation en ponctuant ces journées.

Ceci n’est pas, ce repérage, sans vectoriser le travail du collège. 

À savoir, une nouvelle fois, l’importance donnée aux présentations cliniques, et puis surtout un style de travail.

 En effet si ce lieu “cause” pour chacun, et collectivement, relève d’un impossible, et non d’une énigme ou d’un renoncement, notre travail relève d’un impossible que nous pourrions qualifier, une nouvelle fois, d’impossible joyeux et tranquille. Et peut-être, ainsi, plus facilement dégagé de tout enjeu narcissique et de tout effet de prestance.

À très bientôt.

La langue qui nous construit NA

JOURNÉES DU COLLÈGE DE PSYCHIATRIE

FÉVRIER 2025

Quelques-unes de nos actualités cliniques

 

« La langue qui nous construit » 

Nicole ANQUETIL

 

Le 2 février 2025

Si Lacan s’est étendu sur l’aspect structurale de la langue en la théorisant à partir du signifiant des linguistes de l’école française saussurienne jusqu’au nœud borroméen de son école, c’est pour nous ouvrir à toutes les incidences que cela implique. L’écrit qui en est l’une de ses facettes, du côté du réel, peut s’en trouver piégé par l’impossible qu’il détient. 

Si la faculté de langage lui a été acquise, la langue se noue avec l’histoire de ce qui est propre à l’humain et ne peut se concevoir que dans la notion de différence qui en est la base. C’est ce qui lui a permis d’évoluer dans ses rapports à l’autre quand il s’est aperçu qu’un autre qui n’existait pas était indispensable à sa cohésion, le grand Autre était bien présent, mais nous n’en savions rien, avant que le génie de Lacan nous en donne sa formulation. Nous nous référons bien sûr aussi à Freud avec Totem et tabou et l’apparition du tombeau, symbole de ce qui n’est plus. Je ferai facilement la jonction avec l’aphorisme de Lacan dans son énoncé : Dieu est inscrit dans le fonctionnement du langage et le préambule de l’ouvrage de Boualem Sansal «, 2084, la fin du monde » La religion fait peut-être aimer Dieu mais rien n’est plus fort qu’elle pour faire détester l’homme et haïr l’humanité ». La religion a donc ce pouvoir de dénaturer Dieu et par là même de nuire au fonctionnement du langage quand elle a la prétention d’avoir le contrôle de la langue. 

Bien évidemment cela souligne l’écart existant entre Dieu et ceux qui entendent le servir et ceux qui entendent s’en servir.

Boualem Sansal, amoureux de la langue française, autant attaché à son pays l’Algérie d’où il est issu qu’à son pays la France dont il vient d’avoir la nationalité, a publié un certain nombre d’ouvrages qui ne se soucient que des divisions qui l’ont construit lui, des choix civilisationnels qu’il a fait sans pourtant oublier d’où il vient.

Il n’a écrit qu’en français, me semble -t-il car j’ai vainement cherché un écrit en langue arabe ou berbère, sa langue maternelle, celle que je la lui suppose du fait de son lieu de naissance, le tamazight, mais aussi bien peut-être d’autres parlers dont il déplore la disparition.  Les berbères seraient des ammonites, pas des sémites, beaucoup se sont convertis à l’islam, à la religion chrétienne ou hébraïque ; de ce fait il est difficile de lui trouver d’autre « maison » que le français. C’est Heidegger qui parlait du langage comme étant la maison de l’être, on peut aisément étendre cela à la langue, à celle dont on veut être l’hôte, dans le double sens de ce vocable. L’hôte celui qui reçoit et l’hôte celui que l’on accueille.

De plus, après ses deux ouvrages Gouverner au nom d’Allah et Le serment des barbares, parus après la décennie nommée les années de plomb, 1990/2000, dans un interview il déclara : « Dans ce tsunami de violence, j’avais besoin de comprendre pour sauver nos âmes et je n’avais que ma connaissance du français et de la littérature pour ce faire, j’ai donc écrit ».

En ceci il est dans le même état d’esprit que Milan Kundéra qui a décidé de ne publier qu’en français à partir de 1993. De nationalité française avec François Mitterrand en 1981, il a traduit lui-même ses romans, dont l’insoutenable légèreté de l’être, le livre du rire et de l’oubli pour ne citer que quelques-uns des plus connus. Il fuyait Tchécoslovaquie, Il fut naturalisé français en 1981 avec Mitterrand. Il a lui-même traduit en français ses principaux romans. 

La langue est ce à quoi nous appartenons, c’est une histoire de nos particularités, une politique une façon d’être. La langue est la structure, avons-nous appris avec Lacan. C’est un lieu, une maison, c’est pourquoi on y oppose la babelisation, la barbarie où la langue devient l’absence d’une énonciation, un énoncé qui tombe dans le vide et qui peut entrainer la guerre car l’autre, celui à qui on s’adresse n’existe plus car il est devenu inaudible et nous-même n’existons plus car inaudible à l’autre. Si la langue est par essence un malentendu structurale étant constamment dans la métaphore, elle ne se situe pas dans l’inaudible mais dans la disputatio. Elle est dans le désir, la reconnaissance d’un autre, dans la reconnaissance d’un autre qui du fait de la structure n’existe pas, mais qui paradoxalement soutient la structure, le grand Autre pour le nommer ainsi, je le souligne encore. On se nourrit d’une langue, les écrivains, les lecteurs ont cela en commun, les politiques également.

Cette métaphore, d’une nourriture fournie par la langue, qui pourrait sembler universelle, se voit confronter avec la matérialité des interdits alimentaires des religieux qui érigent ainsi une barrière avec l’Autre en le matérialisant, en créant une différence infranchissable, une excommunication au sens littérale, en créant un point fixe, un rabaissement de la langue à la seule communication, en la faisant sortir de sa qualité de maison. Elle devient un édifice de fils de fer barbelés, une théocratie à laquelle il faut se soumettre où disparaitre, soit consentir à une mort intellectuelle ou physique. Soumission de peuples.

Kamel Daoud, autre amoureux de la langue française, ami de Boualem Sansal et autant vilipendé que lui tout en aimant le pays dont il est issu, se tient dans cette « maison » qu’est la langue et, que je sache cet auteur n’a pas produit de texte en arabe, il s’en explique. Après un baccalauréat scientifique, il fait des études de lettres françaises, s’il écrit en français et non en arabe (littéraire ou autre) c’est dit-il parce que la langue arabe est piégée par le sacré, par les idéologies dominantes. On a fétichisé, politisé, idéologisé cette langue exprime -t-il. Son livre « Houris » que j’ai lu bien avant qu’il ne reçoive le Goncourt (ce dont je me suis réjouie, ce prix est grandement mérité) se situe dans les années de plomb de l’Algérie, assujettie au Front Islamique du Salut (FIS) durant 10 ans, gagnant les élections (1990/2000) et de ce fait s’autorisant à semer l’intolérance, les meurtres, imposant une police des mœurs, et commettant les exactions de toutes sortes au nom de la religion. Il faut souligner l’interdiction, faite par la charte de 2005 du gouvernement algérien, de faire allusion à ces années horribles, interdiction de faire toute mention de cette période.  Kamel Daoud, d’en avoir fait un écrit (en français) ne peut plus mettre les pieds dans son pays et a obtenu la nationalité française en 2020 ; la langue française, sa maison, raffermie par sa nationalité, est son abri, son asile. 

Même si personnellement je ne suis pas toujours d’accord avec ce qu’il avance, m’appuyant sur Voltaire, je me battrais pour qu’il puisse le dire, l’écrire.

Comme, assurément il est malaisé de confondre le peuple et son gouvernement, Boualem Sansal a été traduit en arabe et, parait-il, il serait apprécié, sous le manteau, mais honni dans le discours officiel d’apparatchiks. On ne peut que déplorer le sort qui lui est réservé en ce moment. Ses écrits sont censurés sa mort confirmerait un oukase, une mort intellectuelle, dans le pays même d’où il vient.

S’il existe une nouvelle « défense et illustration de la langue française », les écrivains francophones s’en font les héraults, les porteurs. En septembre 2024, tout récemment donc, Boualem Sansal publie Le français, parlons-en. Il écrit « je trouve injuste que nous, francophones n’avons pas droit de regard sur l’évolution de la langue française, nous sommes pourtant cinq fois plus nombreux que les français de souche. Il propose la création d’une église (église dans le sens premier du terme, à savoir ce qui rassemble, l’ekklêsia grecque) propre à créer l’Académie intercontinental dans laquelle les Français seront certes admis mais comme vestiges d’une époque révolue.  Voici comment l’édition du cerf l’écrit dans sa 4ième de couverture : 

De quoi le français est-il le nom ? Une religion, une bataille perdue, une grande victoire, un programme de sélection ethnique, un logiciel de traduction ? Quoi d’autre ? A l’heure où triomphe le globish il fallait Boualem Sansal pour lancer ce cri d’alerte qui est un cri d’amour. A partir d’un dialogue entre un vieux maître et son jeune disciple, en l’occurrence un journaliste inquiet, au cours duquel ils se demandent « France, qu’as-tu fait de ta langue ? », une enquête est lancée : pourquoi le français cristallise-t-il l’histoire ? Comment détermine -t-il la culture ? En quoi façonne-t-il l’identité ? Pour quelle raison, lorsqu’il est agressé survient une perte de souveraineté ? Par quel sursaut, alors qu’il est menacé de disparition, peut-on le sauver ? Et s’il s’agissait de ressusciter les contes et les légendes qui ont forgé l’âme du pays ? Un texte tonique, polémique, une défense et illustration, camusienne, de la langue française. Un appel nous disant pourquoi et comment la francophonie peut et doit réenchanter le monde. 

Bien évidemment je souscris entièrement à ces quelques phrases.

La maison qu’est la langue semble bien en péril, on peut rapprocher cela de l’expression populaire qui dit de celui qui divague ou qui est désorienté : il ne sait plus où il habite !

Il est fort intéressant de lire le dernier livre de Boualem Sansal : 2084.la fin du monde. On y voit comment on peut créer une fiction la transformant en un réel et comment de cette façon on peut imposer la tyrannie comme la seule façon possible d’organiser la vie publique pour, bien évidemment, le soi-disant bonheur de tous. De plus on veut incruster dans les esprits qu’il n’existe aucun autre pays au monde que celui dont il est question. Enfermement culturel et cultuel, géographique, abolition de l’Histoire, le seul devoir du citoyen est d’encenser l’oppresseur qui n’est nullement ressenti comme tel mais comme le grand protecteur qui pourvoie à tous les besoins sur lequel il n’y a qu’à se reposer. Pour arriver à cette néantisation de la réflexion la plus élémentaire, une langue créée de toute pièce est imposée, un seul culte dans un pays est toléré et il n’y a pas d’ailleurs. Toute mémoire antérieure s’agitant dans un coin de tête est un récit sibyllins résonnant à bas bruits réprimée par cette même tête, taxée de grande mécréance. Exigence de l’éclipse du sujet, exigence de soumission à un pouvoir totalitaire.

Nous avons affaire à un nouveau pays, l’Abistan, remplaçant le pays des croyants comme il se nommait auparavant, dont la langue est l’abilang. Le seul dieu est Yolah, grand et juste son serviteur est Abi, un Appareil, surveillance dans la plus grande violence, qui se suffit de sa présence pour que l’ordre règne, la crainte paranoïaque d’un « Ennemi » toutefois justifiait des actions militaires mystérieuses justifiant la glorification de Yolah le protecteur, grande Guerre Sainte ne devant que susciter l’approbation. Harmonie totale. Les seuls moments de circulation de la population est le pèlerinage, traversée de pays dévastés, ruines laissées par les « protecteurs ». 2084 fût une date officielle de l’instauration de l’ordre après la lutte victorieuse contre l’Ennemi dont finalement personne ne savait trop rien. Mais sous le regard de dieu, il fallait tout renommer et réécrire. Ce livre bien évidemment est d’un bout à l’autre une métaphore des comportements de fous de dieu.

Voilà comment on peut réduire un peuple, au nom de son bien, de son bonheur, à une entité décérébrée. Supprimer la mémoire que véhicule la langue, supprimer ce qu’elle comporte de dialectique et de métaphores, la réduire à un seul sens acceptable, sont les matériaux essentiels de la dictature avec l’opacité de ceux qui en profitent. Evidemment cela ne peut que se casser la figure car l’inconscient cela existe et tout ce qui n’est pas dans la disputatio resurgit dans le réel. On n’échappe pas à la métaphore, on en paye le prix.

L’espéranto, langue créée comme devant être parlée de façon universelle a été un échec car elle ne s’inscrit pas dans la moindre culture, mais dans une communication qui, on le sait n’est pas la raison d’être d’une langue. Que serait une langue qui aurait toujours raison ? Une langue à laquelle rien ne pourrait être objecté ?

Ce qui est absolument époustouflant est le noyau central du livre de Kamel Daoud Houris à savoir la problématique de la langue qui en est la trame. L’héroïne du roman, Aube, est une jeune femme enceinte à qui on a balafré la moitié du visage dans un assassinat programmé durant la guerre civile, alors qu’elle n’avait que cinq ans, la blessure lui a supprimé, à la lettre, sa langue, elle n’a plus de cordes vocales, elle ne peut plus rien articuler. La guerre civile s’est inscrite dans son corps, une large cicatrice la condamne à un sourire qui est bien loin d’exprimer une quelconque joie. Enceinte, elle parle à sa fille, sûre d’avoir une petite fille dans son ventre et ne sait pas si elle doit ou non la supprimer. Qu’a-telle à lui transmettre sinon l’horreur ? Est-elle, cette petite fille le symbole du vague espoir que la vie est toujours un avenir ? Elle parle mais elle ne s’entend pas parler, personne ne peut plus l’entendre. On comprend que ce qu’elle appelle sa voix intérieure est le français, la langue de la liberté qui rendra sa fille une houri du paradis, être mythique d’un paradis mythique, si elle arrive à la supprimer. Cette langue l’incite à cette suppression pour éviter à sa fille le fardeau de la vie (l’avortement est par la loi en vigueur punie de mort).  Sa voix extérieure pourrait être n’importe laquelle car elle n’a plus la capacité à exprimer quoique ce soit. De ce qui lui reste de bouche révèle un trou béant ne pouvant émettre que quelques sifflements incompréhensibles. 

C’est la langue qu’on lui a supprimée mais qui pourtant n’a pas le visage de la mort mais dans laquelle elle n’habite plus, ce n’est pas la langue qui l’a construite, c’est la langue du malheur, écrite sur sa peau. C’est sa langue de l’écrit, du réel, son sourire est l’interface de ces deux langues. C’est une lettre.

 Elle se racontera à sa fille dans sa langue intérieure, une histoire attentive à l’écriture de sa peau, est-il écrit, avant d’accomplir son désir de la tuer car ici ce n’est pas un endroit pour toi, c’est un couloir d’épines que de vivre pour une femme dans ce pays. Elle sera dans le paradoxe d’une bande de Moebius qui ordonnerait l’existence et la mort dans la continuité comme expression de l’amour d’une femme pour la fille qu’elle attend, alors qu’elle-même est effacée en tant que telle. Cette langue intérieure, est aussi une présence si on lit bien Lacan, mais cela ne s’inscrit pas dans le registre de la psychose.

 Aube dans sa langue intérieure est dans la nécessité de parler à sa fille pour qu’elles soient vivantes toutes les deux, tout en étant inscrites dans la mort si la bande de Moebius se coupe en son milieu par la décision que prendrait Aube de supprimer cette enfant. Si elle renonce à sa voix intérieure, Aube accepte en quelque sorte que sa voix extérieure prenne le pas sur sa langue intérieure en n’ayant que la mort pour horizon. Aube est donc persuadée que la mort est la seule solution dans la situation dans laquelle elle se trouve. On est en droit d’objecter que pour une femme porter un enfant est un message de vie même si on n’en veut pas. Aube est dans ce dilemme.

Le fait qu’Aube ait été rendue muette symbolise le totalitarisme d’un état qui veut que rien ne soit dit de certains évènements et l’inscrit dans la loi, une loi constitutionnelle. Elle va de pair avec le statut de la femme, le statut du corps de la femme. 

J’ai retrouvé un texte de Charles Melman intitulé Langue étrangère en tant langue maternelle ? Phrase interrogative.

Le corps est un lieu de l’Autre, du grand Autre comme infini, il ne devient consistant qu’à la condition d’être organisée par la jouissance écrit Melman , on pourrait dire que c’est une des raisons pour lesquelles le corps des femmes est objet a, corps qui ne peut se saisir en son entier car c’est l’Autre qui fait son corps au corps et que ce grand Autre n’est pas limité. Peut-on s’en référer aussi pour celui qui jouit de la souffrance de l’autre de façon illimitée, se référant à un Autre illimité ? Melman définit la langue maternelle comme étant celle qui interdit l’inceste, ce qui bien entendu ne veut pas dire que cet interdit est aboli si on parle une autre langue que sa langue maternelle puisque cet interdit est universel mais que la langue maternelle met en place la base d’un contrat social.

A cette assertion, on pourrait ajouter que la langue étrangère nous libère de la problématique de l’inceste de façon individuelle. Mais avançons tout de suite que si l’interdit de l’inceste y est inscrit, la langue étrangère dont on a la maitrise rend possible des dires où la liberté d’expression fait son lit car on s’y sent autre.

Melman évoque deux langues une propre au grand Autre et une celle de l’inconscient. Cette problématique de la langue, Aube la vit dans son cors, corps balafré et corps portant un être vivant dont elle envisage la mort. Corps qui est pour l’Autre, les fous de dieu, leur propre discours sous une forme inversée, c’est de ce fait que le visage balafré d’Aude devient une lettre. C’est écrit sur son visage dirait-t-on dans le discours populaire. La jouissance est alors des deux côtés, côté du tortionnaire et celui du martyrisé. Je rappelle que jouissance peut être, contrairement au plaisir, une souffrance sans limite. Là nous sommes au niveau du savoir et non de la connaissance, si on suit toujours ce qu’en dit Melman. C’est le corps qui sait, corps du martyrisé, la connaissance est du côté du tortionnaire qui n’a aucune implication de son corps.

Aube parle à sa fille avec une langue étrangère à cet Autre qui a mutilé son visage, à lui elle ne parle pas, elle envoie des sifflements , des sons. Bilinguisme répandu pourrait dire Melman, il évoquera la langue du maitre celle qui ment et celle de l’esclave qui est dans le vrai. Ce n’est pas exactement le cas d’Aube qui irait plutôt du côté de ce qui a été apporté par Lacan à savoir le discours de la liberté, discours reprend Melman qui est celui des châtrés et des opprimés et de ceux qui échappent à la castration, où pas mal de femmes s’inscrivent avec aussi cette faculté d’avoir la langue du maitre, son corps peut alors changer de statut. J’ai retrouvé un recueil d’articles, intitulé Problèmes posés à la psychanalyse, évoque cela dans ce recueil d’articles fort intéressant.

Curieusement, mais fidèle aux propos de Freud et de Lacan dans l’article intitulé L’hystérique naissance et échec de la psychanalyse, il soutiendra que dans cette écriture qu’est le corps de la femme, la femme en tant que telle est muette. C’est sûrement très pertinent dans le discours psychanalytique ; mais si cela est imposé à la femme dans le réel d’une amputation, si c’est dans le but de l’anéantir en tant que femme, on n’est plus dans le jeu du désir ni dans la logique de la castration chez une femme ni dans l’au- moins- une de sa condition, on est dans le meurtre de la femme. C’est une des trames de cet ouvrage de Kamel Daoud intitulé Houri.

Si d’être muette comme l’est devenue Aube son héroïne, par une agression barbare, à l’âge de 5 ans, nous ne sommes plus dans le registre de l’amour que porte Kamel Daoud à la femme, confère son ouvrage Le peintre dévorant la femme, mais dans la dénonciation des pièges du discours des islamistes, dénonciation d’une idéologie mortifère où la femme est assimilée à un Satan .

Que signifie ce titre ? Il s’agit de Picasso qui est en proie à un amour dévorant, à cinquante ans, pour sa jeune modèle âgée de 18 ans, Marie-Thérèse Walter. C’est un amour impensable, extravagant, qui s’affiche sans retenue, qui finit par dévorer cette femme dans un consentement voisin de l’assujétissement. Picasso la peint dans tous les moments de sa vie, tous ses tableaux sont à la gloire d’un érotisme sans retenue, il ne peint pas ce qui relèverait de la beauté d’un corps, il s’attache à peindre le désir que le corps suscite dans toute son extravagance, voire sa religiosité. Selon Kamel Daoud, l’érotisme est la religion la plus ancienne. 

Il nous met en garde contre la poussée mortifère du salafisme. Ce vocable signifie un retour aux anciens pour lesquels rien ne doit invoquer dieu, ni un vocable, ni une représentation car dieu est dans l’indicible et l’invisibilité, tout ce qui peut en être la représentation doit être détruit, brulé. Seul le désert peut en être son lieu emblématique. Comme il faut une reproduction humaine pour glorifier dieu, il est recommandé un coït sans visage avec une femme impure par définition car elle souille la terre de ses flux liquides, les règles en particulier. Des ablutions avant et après le rapprochement des corps sont exigées. La terre entière doit se soumettre au salafisme. Bien évidemment on est plutôt loin de Picasso. Kamel Daoud est occidentalisé avec son amour de l’amour et la langue qui recèle cet érotisme. Il s’y reconstruit dans l’amour de la vie. L’autre qui signifie le désir et la vie, c’est la femme qui alors se situe à la fois comme objet et comme emblème de la pérennité. Le désir des salafistes de détruire l’occident est qu’il est pour eux une femme et en tant que telle la voiler, la rendre invisible.

Nous ne sommes plus dans une économie du désir, dans la différence des sexes comme l’a très bien compris Mozart dans ce jeu de la dérobade qui soutient le désir chez une femme, le fameux vorrei e non vorrei de Zerline de Don Giovanni. Melman a parlé non pas directement de Mozart mais de cette particularité qu’a la femme d’être l’objet a du désir et d’être l’insaisissable en qu’Autre.

Rappelons ce qui a été qualifié de discours de la liberté, leçon XI du séminaire III. Je l’ai colligé dans ce que j’ai publié en tant qu’Essais Cliniques, je ne me souviens pas exactement l’année de ce travail. Je l’avais évoqué à propos de la psychose. Effectivement Lacan en parle comme un discours de l’intime qui n’est en aucun cas celui du voisin ou de quelque d’autre, en désaccord avec lui, qui ne se réfère à aucune loi quelconque et qui s’apparente, il dit bien s’apparente, à un délire. Je me cite moi-même en train de citer Lacan. Ce qui caractérise ce discours est celui de la résignation, un discours qui ne s’oppose pas…mais discours vivace, particulier à chacun et rend incapable tout un chacun de valider une conduite ou un comportement et qui ainsi renvoie les grandes questions fondamentales de la vie à l’incertitude et au désarroi.

C’est ce qu’il se passe pour Aube, elle est dans un grand désarroi. De plus, d’avoir échappé à la mort, d’avoir fait la morte alors qu’on tuait sa sœur durant le massacre organisé par des fous de Dieu, elle est dans une grande culpabilité, ce qu’on peut désigner comme la culpabilité de celui qui n’est pas mort avec les autres. Culpabilité vis-à-vis de sa sœur surtout, elle n’a pas pu lui venir en aide. Notons quand même que sa mère n’était pas non plus parmi les massacrés du village.

Lacan écrit aussi « ce discours de la liberté est quelque chose qui s’articule au fond de chacun comme représentant un certain droit de l’individu à l’autonomie… affirmation d’indépendance de l’individu par rapport, non seulement à tout maître, mais on dirait aussi bien à tout dieu. Le réel d’Aube, est bien toujours là en tant que réalité, réalité qui lui impose des choix.

(Boualem Sansal, cité plus haut n’est pas dans le discours de la liberté mais dans le discours d’un homme libre d’habiter sa maison qui est la langue française, maison qu’il a choisie).

Aube, l’héroïne de Kamel Daoud, n’est pas dans le discours d’une femme libre, elle est dans le discours de la liberté, à sa manière, c’est ce qu’elle appelle sa seconde langue, sa langue intérieure, langue qui la piège dans ce monologue, la langue de l’incertitude. Elle n’arrive pas à garder les yeux ouverts pour regarder sa mère qui fait les bagages dans une autre pièce, ni à les fermer sans t’apercevoir ; là, nichée dans l’opacité. La mère d’Aude se prépare régulièrement à sortir de son pays pour trouver un chirurgien pouvant restaurer le visage de sa fille. Ce roman est aussi une histoire de femmes. La mère d’Aude est aussi une femme seule, ce qu’a vécu sa mère la pousse à dire à sa petite houri : « Voilà mon Etoile, pourquoi tu vas rester en vie, je veux dire entre la vie et la mort, jusqu’à ce que je décide de mettre fin à cette conversation. Tout est ma faute, il aurait fallu être prudente, ne pas tomber enceinte comme une idiote et ne pas avoir à avorter comme une bête traquée. Aube s’adresse à sa fille, dans sa conviction que le pays   où elle vit (il s’agit d’elle bien évidemment, tout en parlant d’une adresse à sa fille) est un couloir d’épines que d’y vivre, d’où son désir de la tuer, par amour. On peut y voir le trait mélancolique du meurtre par altruisme, sans pour autant s’autoriser à parler de psychose. C’est la dialectique de la place de la femme en tant qu’Autre. »

Il s’agit là encore d’une certaine mort du sujet, comme on le voit dans l’œuvre de Boualem Sansal 2084, la fin du monde.

De la même façon que nous employons le mot hôte aussi bien pour celui qui reçoit et pour celui qui est reçu dans son heim, dans sa maison, nous habitons une langue et elle nous habite.  

Cette défense de la langue française qui nous vient d’écrivains étrangers, celle qui pour eux représente une parole libérée du religieux nous renvoie à notre propre seizième siècle avec Joachim du Bellay dans son magnifique texte « Défense et illustration de la langue française paru en 1549 après une ordonnance de Villers -Cotterêts qui impose le français comme langue du droit et de l’administration, pour en faire une langue de référence et d’enseignement. Le peuple français parlait une langue assez loin du latin, Il parlait « le vieux François » Il s’était épanoui au XI ième siècle avec les chansons de geste (la geste, c’est l’exploit, l’héroïsme) des langues locales et régionales, François Villon, décédé en 1463, Rabelais, décédé en 1553, François Villon s’y sont exercés, pour ne citer qu’eux. C’est ainsi qu’est née la Pléiade en 1563 (Ronsard, Du Bellay, Cotterêts, Jean-Antoine du Baïf, Étienne Jodel et Jean Dorat). Son but était de construire une langue, s’aidant de l’existant, de la détacher de ses multiples origines de langues antiques, en particulier du latin qui devient à ce moment-là la langue de l’église catholique. On y repère ainsi les prémisses de la séparation de l’église et de l’état, on parle d’une émancipation de la langue. Séparation du religieux avec l’orientation de ce qu’on a appelé la langue de Molière et la langue de Voltaire.

Cette prouesse linguistique, pour autant n’a nullement renié le Christianisme ni combattu la foi comme au moment de la Révolution française.

Cette langue de la Pléiade est venue nous construire dans la notion de liberté avec une adhésion remarquable de toute « l’intelligentzia » européenne. D’autres peuples, extra européens s’y sont intéressés, notamment le peuple libanais et le peuple syrien. 

Un auteur syrien, Souleimane Omar Youssef, fuyant son pays et la chappe de plomb mise sur le peuple par le régime autoritaire en place, a connu ce qu’il en pouvait être de la poésie française à travers une traduction de Paul Eluard a écrit un livre remarquable Être français. Parution en septembre 2023.

Il ne songeait pas spécialement à s’installer en France, il songeait plutôt à L’Allemagne, un concours de circonstances l’y amena en 2012, en tant qu’écrivain et journaliste, éclairé par d’autres réfugiés politiques sur l’attention particulière donnée que donné la France, il s’y installa et étudiât le français qu’il manie avec une grande facilité. Avec humour il s’étonna de ne trouver ni Eluard ni Aragon à tous les coins de rue et ne cesse de s’étonner que beaucoup de nos nationaux parlent de dictature de nos dirigeants. On le voit défendant activement la laïcité à a française qui est l’une des formes prises de la séparation de l’église et de l’état. Il savoure les petits coins de France loin du tumulte des villes. Il se dit faisant partie de la France et que la France fait partie de lui. Il a acquis la nationalité française en 2021, la langue française l’a adopté. Sa stupéfaction est de s’apercevoir que certains de nationalité française se rêvent de vivre dans pays d’une origine plus ancienne, imaginarisé, où ils seraient par ailleurs mal accueillis. Pensons à Esope…de ce qu’il disait sur la langue, mais ce n’est pas là-dessus qu’il faut s’appuyer car tout un chacun est libre de son utilisation.

D’être autre, dans l’expression écrite et verbale n’est nullement du côté de l’hystérie comme on peut le rencontrer chez certaines ou certains de nos patients mais c’est ce qui permet une liberté d’expression et de jugement quand sa propre langue maternelle se trouve oblitérée d’interdictions dont le but flagrant est de n’accréditer qu’une seule histoire, celle de la glorification de l’oppresseur et de l’acceptation à s’y soumettre.

Aube, ayant décidé de retrouver son village de naissance où le drame s’est déroulé ne retrouve qu’une route jonchée de cadavres et de têtes décapitées. Personne n’a le droit de parler ou d’évoquer quoique ce soit sous peine d’être supprimer. Ce qui a existé doit être effacé des mémoires jusqu’à effacer toute idée qu’il aurait eu des massacres.

On ne peut que se référer à Freud sur la censure d’un pan d’histoire qui finit bloquer toute parole même celle qui n’a rien à voir l’élément censuré, on peut alors parler de déconstruction d’une langue.

Kamel Daoud écrit aussi bien pour ses contemporains algériens, musulmans ou pas avec les noms de ville ou de villages d’Algérie, mais aussi en mettant entre parenthèses les anciens noms français, affirmant ainsi sa nationalité française, cette langue française qui lui permet de reconstruire ce qui est interdit.

Il faut parfois avoir vécu l’enfer pour utiliser les mots qui peuvent tenir lieu de charpente, c’est ce qu’il semble vouloir démontrer : en effet, une fois dépassée l’angoisse du survivant Aube peut se tourner à nouveau vers la vie. Elle a eu deux naissances, l’accouchement de sa mère et l’abandon de ce qu’il lui semble avoir vécu lorsqu’elle a pu réchapper au massacre à l’âge de 5 ans et avoir accepter que sa sœur ait pu mourir alors qu’elle en a réchappé, c’était le vœu de cette grande sœur.

Auparavant il lui a fallu aller à la montagne là où elle a été tuée à 5 ans pour dans le but de tuer sa fille, elle veut la tuer pour lui éviter la vie, la douleur de la vie le mé phunaï d’Œdipe à Colonne, mais pas pour les mêmes raisons. Elle suit une route jonchée de cadavres et de têtes décapitées, elle se résout alors à raconter à sa fille comment elle a été conçue avec un homme à la dérive issu aussi d’une famille détruite par les fous de dieu, rêvant lui aussi d’autres lieux, mu par la pulsion de vie. Aube n’échappe pas à la condition de la femme qui doit se taire « la voix d’une femme est une nudité, un péché, un appel au péché, le père de sa fille s’est enfui avec des passeurs pour l’Espagne, l’abandonnant elle et l’enfant à naître.

 Kamel Daoud a fait des études de lettres française, ayant été islamiste adolescent, il sait de quoi il parle, il abandonne cette direction et s’insurge contre le gouvernement algérien.

Un écrit a été fait de toutes les exactions des fous de dieux approuvés par un nouveau gouvernement mais le gouvernement suivant ordonna de tout oublier, c’était le jour du savoir ! Les gens qui l’avaient écouté s’écartaient de lui, on rapporte aux auditoires ce qu’ils veulent écouter. Rien ne devait avoir exister de cette décennie.

KD ne s’est pas tu, il en a écrit un livre en français, en France, et a été interdit en Algérie, même s’il ne s’agit pas de psychose, les faits sont revenus dans le réel d’un livre. Aube n’est pas seule dans sa détresse, elle est accompagnée d’un homme âgé, également victime de barbares, sa jambe abimée devint un accident de moto dans les discours officiels, mais avec l’édition de ce livre sa jambe devint une écriture, tout comme le visage d’Aube. La lettre c’est ce qui persiste et insiste.

KD écrit exactement ce que les talibans imposent aux femmes, ne pas parler aux hommes, ni entre elles, ne pas sortir seule et demeurer invisible

Aube est revenue au lieu du crime qu’elle a subi, elle transmet cela à la fille qu’elle porte en elle.

Un imam la pousse à l’oubli, il l’a reconnu il connait son histoire il est ce boucher du FIS, celui qui est à l’origine du début de l’histoire d’Aube, il la prie de retourner chez elle près d’Oran.

Cet imam était son égorgeur, celui à qui elle doit d’être une lettre, une lettre de mort. Elle apprend alors que le motif de son agression n’était nullement une question religieuse mais simplement un moyen d’acquérir toutes les richesses comme les massacres qui se sont continués dan le village de son enfance.

Là se pose une question majeure, non abordée par l’écrivain, qu’est devenu l’esprit d’Averroès, Ibn Rochd de Cordoue, celui qui a mis la raison et la foi en liaison, celui qui a fait la gloire de la culture arabo-musulmane ? Il persiste quand même ici et là chez certaines peuplades non atteintes par la barbarie.

Aube produit un effet très poétique de sa rencontre avec elle-même dans l’identification des lieux de son drame après l’identification de son égorgeur elle comprend que sa culpabilité de survivante l’a guidée dans toute ses démarches elle a enfin le fil de son histoire de son désespoir du désespoir de son village, de son pays, sa sœur lui avait sauvé la vie. Aube finit par choisir la vie, sa fille va vivre et elle aussi. De même que cet interdit de la loi, on veut l’oubli, le passé ne doit plus exister c’est l’injonction des fous de dieu, il rejoint Boualem Sansal dans son ouvrage 2084.

Un peu comme dans un rêve KD est lui-même dans chaque personnage, Aude est prise pour une journaliste par une fillette qui lui demande de tout raconter tout dans un article. Le livre est métaphorique de l’horreur de cette page d’histoire Il faut cacher qu’au moment de l’Aïd au moment du retour dans son village, il n’y a qu’un âne à manger. On lui ferme la porte à ses questions on la chasse. Le désir d’Aude est de tout transmettre en cherchant des preuves pour maintenir son désir d’éviter à sa fille l’horreur de l’existence. Pour pouvoir la tuer.

Être ou ne pas être, vivre ou mourir, laisser vivre ou tuer la fitna ? c’est un désordre un complot une division.

Elle finit par être autorisée à parler par les femmes qui l’avaient d’abord repoussée.

« Ils étaient tous cuisiniers » pendant la guerre disent-i-ils se conformant à la loi de l’omerta. Rien n’est dit dans les discours officiels sur ces femmes violées et torturées, elles ne doivent ni témoigner ni évoquer quoique ce soit. Les femmes violées ne peuvent plus ni se montrer ni travailler, ni se marier ni divorcer, ni de vivre quelque part ni avoir le droit d’avoir des papiers. L’écrivain de Le peintre dévorant la femme dénoncent ainsi le paradoxe de vouloir anéantir ces êtres humains bizarres qui portent la vie en elles. 

Que fait-on de tout ça ? Que fait-on des paroles confisquées ? Le livre de KD est une clinique de la parole, de la parole interdite, de la parole mal entendue, de la parole qui condamne, de la parole qui se délie, de la parole qui se dénie, de la parole qui se répare quand enfin la vérité qu’elle recèle peut alors accoucher pourrait-t-on dire dans la matérialité de la mise au monde de la petite houri qui a enfin le droit de vivre ? Qui se prénommera alors Khalthoum comme la chanteuse chantre de l’amour. De plus ce livre est une véritable clinique de la lettre, lettre du réel, dans l’imaginaire du corps. Il est à la gloire de la langue qui nous construit que ce soit dans la vie ou dans la mort, pour le pire ou le meilleur, qui tient sa force de la liberté mais qui devient un objet que l’on pense mort quand il est frappé d’interdits, mais redoutable quand il s’impose.

Comme pour d’autres écrivains que lui, le français apparait pour Kamel Daoud comme la langue de la liberté.

Anesthesie du transfert FS

JOURNÉES DU COLLÈGE DE PSYCHIATRIE

FÉVRIER 2025

Quelques-unes de nos actualités cliniques

 

« Transfert sous anesthésie ou, anesthésie du transfert.  » 

Frédéric Scheffler

 

Le 1er février 2025

 

J’ai intitulé, mon propos « transfert sous anesthésie ou, anesthésie du transfert ». Je pars de ce titre, mais il m’a semblé, après coup, que je l’ai donné un peu, rapidement.
Ce qui m’a interrogé, c’est le lien entre ces deux signifiants. C’est la nature des connecteurs que j’ai utilisé.

Ce n’est pas évident, d’associer transfert et anesthésie.
Avec DE et SOUS, je trouve que ça ne va pas mal, ça se comprends assez facilement.
Par contre avec ET, transfert et anesthésie, le lien apparaît, porteur de plus d’antagonisme entre l’un et l’autre.
Ce mot, ET, bien sûr, c’est aussi le mot, qui est utilisé pour dénommer une intersection de deux catégories, de deux ensembles, Ici, les ensembles « transfert » et « anesthésie ».
Qu’elle pourrait être la nature de cette intersection, de ces deux termes ?
Alors, ma question a été d’essayer, de chercher et peut être de proposer, un point commun, entre anesthésie et transfert, mais aussi par glissement entre anesthésie et psychiatrie.
Nous ne sommes pas, sans savoir, que cette question transférentielle, dans notre travail, de psychiatre, est actuellement, bien éprouvée, voire rejetée, déniée, par les discours techniques, des neurosciences ou du cognitivisme.
On sait aussi, très bien, depuis Balint, qu’il existe, une dimension transférentielle, dans les soins, y compris, jusqu’au salles d‘opérations.

C’est en relisant un passage, du dernier livre, de Marcel Czermack, « traverser la folie » que m’a pris cette idée, de vous parler d’anesthésie, de transfert, et de psychiatrie.
Je vais reprendre ce passage, ses propos, puisque, c’est écrit, sous forme de dialogue.

C’est dans le chapitre « une clinique de l’objet petit (a) ».

Ce qui, m’avait interpellé, interrogé, c’est qu’il dit :
« Que des médicaments puissent avoir une action sédative, c’est incontestable. » et puis, une ou deux phrases, plus loin
« Mon hypothèse est la suivante. Les neuroleptiques atténuent le caractère irrésistible du transfert. On parle d’antipsychotique. Le terme est faux. Ce ne sont pas des médicaments spécifiques de la psychose. Ils amortissent la brutalité de l’irrésistibilité du transfert à l’endroit de l’Autre. »

Je vais me permettre une petite digression, pour essayer de vous faire entendre, le fil de mes associations :

Il existe, une anesthésie, qui se nomme, une neuroleptanalgésie, c’est une anesthésie qui provoque une sédation légère.
Alors, les signifiants que j’ai associés, de façon toute personnelle, c’est évidemment neuroleptique, sédation, atténuation de la brutalité et anesthésie. Somme toute j’ai entendu qu’une neuroleptanalgésie du transfert permet d’en diminuer la brutalité.

Je précise cela, car il me semble, de prime abord, que l’intersection entre ses deux termes semble, tout d’abord de l’ordre de l’ensemble vide ;
Anesthésie et transfert, d’emblée, tout semble les opposer, leur assemblage, ce serait impossible. Ce serait une sorte de mythe chimérique entre positivisme et théories de l’inconscient.

Si le terme psychiatrie, dans sa définition actuelle, désigne une pratique médiale dédié à l’étude, la prévention et au traitement des troubles mentaux, émotionnels ou comportementaux.
Le terme d’anesthésie, quant à lui, a des significations plus variées, c’est aussi bien la pratique médicale, très technique qui insensibilise, le corps afin de permettre un acte, en général chirurgical mais parfois médical, comme par exemple une sismothérapie. La fonction principale de l’anesthésie est donc d’amortir la brutalité de ces actes, d’en supprimer la douleur.

Ce n’est pas obligatoirement une recherche de la perte totale de conscience. Il existe de simple sédation ou des anesthésies que d’une partie du corps.
Mais ce terme d’anesthésie défini, aussi un état émotionnel, une insensibilité, une apathie morale ou physique.

Je connais, quelques médecins transfuges, qui sont passé de l’anesthésie à la psychiatrie, ou qui se sont impliqué dans la psychanalyse.
L’image sociale de ce changement de parcours professionnel n’est pas très compréhensive.

Le retour qu’on peut en avoir, le plus souvent c’est un mouvement d’incompréhension, une surprise, un étonnement, et on peut s’entendre dire des propos de ce type : « t’étais plus intéressé par l’anesthésie, mais pourquoi la psychiatrie, ça rien n’a voir les deux, c’est l’opposé !».

Certain de vous, doivent avoir connu, René DUPUIS, il est décédé en 2008. René Dupuis, était un médecin anesthésiste, proche de Melman, qui s’était engagé dans la psychanalyse, par un passage sur le divan de Jacques Lacan. C’est ce qu’en dit Charles Melman, dans sa nécrologie, publiée sur le site de l’ALI.

De cette nécrologie, ce que j’en ai relevé, c’est cette phrase :

« Le bonheur de l’engagement politique et le positivisme de la médecine ne lui facilitaient pas l’accès à la psychanalyse. »

Ces propos m’ont interrogé, ce qui me semblait que Melman faisait une opposition entre le positivisme, et l‘analyse.
Par la suite, ce qui m’est apparu, c’est, que ce dont parlait Melman, était plutôt a mon sens, l’exposition d’une difficulté, difficulté d’aller de l’autre côté, de réaliser une traversée.

Mon parcours m’a fait rencontrer, il y a pas mal d’année, René Dupuis. J’étais allé le voir, avec mon petit sac de questions.
La principale était : mais comment fait-on pour passer de l’un à l’autre ?
Il m’avait accueilli, dans son lieu de travail, plutôt exigu et dont, le divan était coincé perpendiculairement à son bureau contre le mur, dans un interstice, d’où émergeait le discours de l’analysant.

Ce jour, je me sens incapable de vous retransmettre cette conversation, ce dont je peux en dire, c’est qu’il m’a raconté, une petite anecdote, de service de suite de chirurgie, le sujet en était la prescription d’antibiotique.
Je n’y ai absolument, rien compris, mais en tous les cas, l’interstice où était logé le divan a permis, à ma rencontre, avec cet homme, dont l’accueil avait été plutôt chaleureux, de m’autoriser à accepter de prendre acte, de ce que je pouvais entendre de mes patients, dans mon exercice, de médecin anesthésiste.

Mais le plus important de ce que j’avais entendu, c’est qu’il était nécessaire d’avoir une écoute psychanalytique au sein de ce positivisme anesthésique, tout comme, en psychiatrie, actuellement.
La volonté de forçage actuelle, vers la somatisation de la psychiatrie, ce déni que ce soit le discours qui donne corps à la relation, déni que c’est dans ce corps que se trouve la souffrance, en fait-elle une spécialité comme l‘anesthésie, c’est à dire une relation bi-réflexive entre un symptôme et un traitement.

De l’anesthésie, ce que je peux en dire, c’est que c’est une spécialité très technique, mais dont la clinique est très frugale en mots mais aussi en signes, la clinique des fonctions est imprécise et pas très spécifique.
Ce qui fait qu’il se greffe un grand nombre de capteurs de mesure, dont celles des éléments de ces fonctions, sur le patient.
Un symptôme, comme par exemple, une baisse de tension artérielle, entraine un protocole thérapeutique, dans une relation de cause à effet, quasiment bijective. La réussite d’un traitement, permet dans la plupart des cas, de faire, à postériori, le diagnostic étiologique.

Depuis le DSM et l’arrivée des neurosciences, nous ne cessons d’alerter sur la disparition, la simplification de la clinique psychiatrique, mais aussi d’une aberration de cette logique de pratique techno-médicale sur le parlêtre.
Les symptômes sont limités à des points d’appels, des signes qui entrainent la mise en place d’un traitement, dit spécifique qui, comme en anesthésie, modèle le symptôme et le traitement à partir de cette relation de cause à effet d’organisation là aussi bijective.

Cette nomination relie, un fonctionnement, imagé par une relation entre des récepteurs biologiques, à des molécules biologiques, c’est à dire des médicaments souvent, parfois un autre type de traitement, j’ai évoqué à l’instant l’électro-convulsivo-thérapie.

Mais cela c’est de la technique. C’est un discours, qui a des effets, un discours technoscientifique, qui est évidemment le même dans ces deux pratiques. C’est un discours positiviste qui a une logique de bande biface.

C’est au regard de cette logique, à mon sens, ce qui fait dire à CZERMACK, que les antipsychotiques ne sont pas les médicaments, spécifiques de la psychose.

« Les psychotiques résistent mal au transfert » pour en parler Czermack, évoque Antoine, qui se laisse choir, d’un balcon des tours de notre dame, « il faut que je me dépasse « retourné en « dépasse toi », retournement de la formule du fantasme ou, « je » deviens « objet (a) » qui faute d’appui symbolique, c’est dans le réel du balcon que le patient réalise, dans un essai de subjectivation, une coupure.

Pour accepter, une anesthésie, il faut d’une certaine manière accepter, de se faire l’objet de l’autre, un autre en position de savoir.
Cet autre, le médecin, c’est un porteur de savoir qui sait ce qui est bien pour l’autre.

Alors donner carte blanche aux porteurs de ce savoir, c’est souvent angoissant, parfois rassurant.
Dans tous les cas, a postériori, ce n’est pas sans effets, évidemment physiques, mais aussi psychiques.

Je ne sais pas, si vous avez déjà assisté, à une intervention chirurgicale,
Au-delà de la fascination, on peut s’interroger, sur la nature de ces corps anesthésiés, ces corps sans discours, qui sont chaud, souple, dont le cœur bat, qui sont vivants mais qui sont incapables de survivre seuls, comme s’ils venaient de mourir.

Il m’est arrivé, un jour, de voir anesthésié un ami, il était méconnaissable, ses traits étaient relâchés, sans expression, comme ceux d’un mort.
Ces corps le sont réellement, ni mort ni vivant, à cet instant, l’être du sujet n’est plus qu’un supposé, qu’à revenir au réveil, son désir est en suspens, dans un pacte de soins où ils sont objet d’intérêt de l’autre, au mieux bon objet réparable.

Ni mort, ni vivant, c’est un état représenté de la façon la plus claire, par les propos, par cette clinique du patient Cotardien. Il présente une clinique de l’objet avec cette altération de la temporalité, il se meut dans l’éternité, à apparaitre ni mort ni vivant.

Alors, peut-être j’ai pu, vous laisse entrevoir un lien possible entre les deux, mais celui-que, je peux vous proposer, est celui-ci : mais pas tout à fait qu’est ce qui anime la vie, ou plutôt, Qu’est ce qui tient en vie.

Cette question, c’est comme la possibilité d’un passage, et pourquoi pas, comme la possibilité d’un tour de barque sur le Styx en compagnie de Charron : chemin entre la pulsion de mort se débarrassant que ce qui tient en vie et la vie.

En incisant de la même question, ces deux savoirs, ce que je vous propose c’est plutôt, que de parler, d’opposition, c’est de parler d’inversion, comme une inversion dans le miroir, les deux faces d’une même pièce tenues par le même bord, pouvant être reliées par cette question, qu’est ce qui tient en vie ?

Je pense que vous l’avez entendu, avant mon expérience professionnelle en psychiatrie, j’ai travaillé comme médecin anesthésiste. Le lieu où j’ai le plus exercé a été dans les maternités.

Le travail en obstétrique ce n’est pas toujours rose ou bleu comme les layettes, ça peut parfois, être franchement noir.
En jour où j’étais en poste, en salle d’accouchement, une femme devait être déclenchée. Son enfant était mort dans son utérus en fin de grossesse.

Ce type d’événement, c’est un drame dans une maternité.

C’était sa deuxième grossesse. Son premier enfant était né sous césarienne. Elle avait immigré dans les zones touristiques du Mexique et était revenue pour accoucher en France.
Malgré sa demande, les obstétriciens, ne voulaient pas réaliser une deuxième césarienne, en effet, les études médicales montrent que l’augmentation du nombre de césarienne entraine une augmentation du risque de rupture utérine lors des grossesses suivantes,

C’est une complication très souvent mortelle, pour la mère et l’enfant, en particulier les longs des côtes mexicaines.
Le protocole du déclanchement comprenait la pose de péridurale, réputée pour aider à la fonction utérine en dilatant le col.
Péridurale posée, les sages-femmes s’activent pour mettre en action chimiquement le travail.
Le travail s’enlise, le temps passe, et la dilatation si attendue, ne s’effectue pas : La tête ne pouvait pas s’engager dans la filière génitale.

On m’appelle alors pour me proposer de réaliser un autre geste, une rachi anesthésie, qui a l’avantage d’avoir un effet beaucoup plus intense et supposée pouvoir entrainer, une dilatation plus efficace.

Je discute alors un petit moment avec cette femme comme je l’avais fait en posant la péridurale, l’analgésie était en place, et si au début de l’accouchement elle m’avait dit être d’accord avec la prise en charge proposée, son angoisse, à la limite de la douleur, à l’instant ou je suis revenu, la voir, lui m’a fait supplier de tout faire pour ne pas vivre cet accouchement par voie basse, c’est à dire de réaliser une césarienne pour que cela s’arrête.

Dans « le corps dans la neurologie et dans la psychanalyse » de Jean Berges, il y a un passage, qui s’intitule accouchement et nouage réel symbolique imaginaire.
Je vous cite une petite phrase que j’en ai tiré, c’est celle-ci :

« C’est à dire ce qu’on appelle filière génitale, c’est le lieu où la fonction motrice procède à l’accouchement et fait passer ces deux objets à la fois : à savoir l’enfant qui risque de mourir et de tuer la mère. C’est en S1 maitre, qui est la mort, que la mère tient son savoir dès la naissance. S2 devient un signifiant de ce que nous appelons mère mortifère dans l’après-coup ».

C’est devant ce refus de cet après-coup, de réaliser d’être la mère d’un enfant mort, que ce S2 fasse retour dans son futur, de devenir dans la réalité une mère mortifère, que cette femme m’a supplié.

Elle a eu une césarienne, j’ai refusé avec elle, ce qui m’a valu son soutien auprès de mes collègues obstétriciens. Soutien bénéfique, car ceux-ci ont été, vous pouvez l’imaginer, plutôt remontés contre moi, d’avoir enfreint les dogmes médicaux.

C’était probablement une solution, une invention de sa part pour qu’elle puisse s’en sortir vivante.
L’horreur de ce réel avait anesthésié l’oreille de mes collègues, il n’y avait pour eux, aucune dimension transférentielle possible, rien en dehors de la logique

médicale : il s’agissait de préserver par tous les moyens l’intégrité du corps de cette femme, les protégeant ainsi d’une relation à l’autre.

Depuis, j’ai changé de spécialité, et j’’exerce en psychiatrie.

En intégrant mon poste actuel sur un CMP, j’ai hérité d’une dame, mon aînée d’une vingtaine d’années. Elle était suivie déjà depuis longtemps. Elle vit dans un petit bourg provincial, vivant maritalement avec un homme, une vie simple de retraités.

C’est une femme d’un milieu social intermédiaire, qui avait une certaine éducation, un peu désuète. Elle faisait des efforts pour venir chez le médecin en se préparant pour avoir une allure respectable.

Dans son dossier, il y avait un diagnostic, de psychose maniaco-dépressive. Elle avait eu quelques épisodes d’excitation psychomotrice avec des éléments de persécution qui avait abouti, à des hospitalisations, quand elle était plus jeune. Elle prenait, un peu comme elle l’entendait, un traitement léger, que je renouvelais.

Les entretiens psychiatriques mensuels étaient au pire, courtois, mais souvent me paraissaient conviviaux. Elle évoquait son ennui avec son époux, dans leur belle maison, et j’écoutais cela avec amusement, j’y entendais les plaintes de Madame Bovary.

Ses propos, pleins de ses sous-entendus me les rendait humoristiques. Elle me faisait parfois quelques remarques sur ma personne, plutôt flatteuses sans être déplacées.
Tout cela me la rendait sympathique, et je pensais que nos entretiens lui apportaient une certaine contenance, un moment d’échappatoire à son ennui, et une hypothétique suppléance. J’étais, je le pense, dans une écoute bien trop compréhensive des allusions qu’elle pouvait me faire, que j’ai pris pour de l’humour, plongeant dans cette connivence, qu’elle avait instaurée avec moi.

Le délire érotomane, décrit par De Clérambault, est basée sur cette certitude qu’« il m’aime », depuis cette position s’est modifiée, pour, comme l’a proposé Étienne Oldenhove « un jour, je ferai « un » avec l’objet » .

Il y eu un moment où cette vielle dame, a commencé à dépenser l’argent du ménage pour venir me voir, frais de coiffure, maquillage, habillement, se présentant à moi avec les meilleurs atours de féminité dont elle pouvait user. Ses propos sont devenus rapidement beaucoup plus figuratifs et insistants.
Des compliments explicites sur ma personne, et des propositions plus inconvenantes, comme son souhait de m’inviter dans un restaurant qu’elle connaissait et où il existait des chambres à l’étage, sa demande devenait de plus

en plus agressive, insistante, pour que nous ayons une aventure ensemble, pour qu’enfin nous fassions UN.

Malgré mes réticences exprimées, comme le fait que je sois médecin et elle patiente, dans une tentative de ma part, de maintien de la disparité des places, de maintenir cette impossible rencontre, son discours se figeait, et me mettait dans une position, que j’ai eu du mal à supporter.
Cet insupportable était lié, aussi, et bien sûr à mes tourments personnels du moment.

Il y a un autre propos de CZERMAK qui m’évoque cette vignette, c’est celui où il dit que « il y a fréquemment chez le psychotique un espace de battement tel que une fois qu’il vous a élu, il est difficile de s’en débarrasser, que ce soit sous forme d’érotomanie, de jalousie ou persécution : une fois que l’objet est trouvé, le psychotique ne le lâche plus. »

En tous les cas, le mouvement de sa pathologie a mis à mal ma position contre transférentielle, je me suis senti submergé par cette dimension psychotique du transfert,
Deux éléments me sont venu, le premier ; je dirais le plus positiviste, c’est qu’il fallait que je puisse lui éviter d’être hospitalisée dans une idée rationnalisante du soin.

Le deuxième, plus intime, c’est que je ne voulais plus rien en entendre.

Du coup, j’ai augmenté de façon sensible son traitement antipsychotique, réalisant une sorte d’analgésie de la brutalité que, je ressentais. Le résultat n’a pas été si mauvais, elle s’est apaisée, et elle s’est désintéressée pour un temps de moi, et j’ai changé mon attitude avec elle.
J’ai évoqué cette vignette non pas pour évoquer un de mes déboires avec une femme qui en plus était psychotique, mais plutôt la difficulté où se trouve la psychiatrie.

Devant cette demande absolue de la psychose, que devient le désir du psychiatre.
Je crois que, comme mes obstétriciens, que la possibilité de faire taire son propre désir, sou couvert du discours technoscientifique, pour obtenir ce que Czermack appelle le désintéressement du sujet psychotique à ce qui l’entoure m’a animé.
Ça a été moyen d’obtenir ma tranquillité, un apaisement de mes propres questions.
Véritable anesthésie du transfert, ce lien animé du désir du psychiatre, faisant taire cette angoisse face au patient, en se justifiant par le discours de cette logique positiviste.

Le bricolage de ces deux vignettes cliniques, me semblaient par ma part, avoir la volonté d’exposer deux mouvements symétriques.

Le transfert, disait Czermack, est préalable à la rencontre, on n’a même pas parlé a quelqu’un qu’il y a déjà transfert.
C’est ce refus d’entendre le point d’impossible que s’anime ce type d’anesthésie ce type du contre-transfert.

Cela confère, a ces deux spécialités, une certaine symétrie, l’un en anesthésie ou il y a eu une possibilité de sortir de cette logique positiviste à l’écoute de la solution de cette patiente.
De l’autre, comment l’impossibilité subjective de pouvoir supporter le discours d’une psychosante a pu faire basculer dans une pratique positiviste anesthésiante.

Je n’en veux rien savoir est déjà aussi du côté du praticien, main dans la main avec l’existence préalable de la relation transférentielle.

J’ai utilisé ce terme de transfuge, précédemment, les transfuges c’est ceux qui trahissent, qui passent dans un autre camp.
Je pense que Vous vous souvenez de ce film de Spielberg relatant l’échange d’espions entre les Etats-Unis et l’Union soviétique sur un pont à Berlin. (le pont des espions), le transfuge c’est un peu comme ses espions : c’est quelqu’un qui passe une frontière.

Comment aller de l’autre côté d’une bande biface si ce n’est par une coupure, pour transformer celle-ci en bande de Moebius.
Qu’est ce qui peut faire coupure, en dehors d’un balcon, comme le patient de CZERMACK, bien sûr, si ce n’est un discours.

J’espère que vous avec entendu que comme pour René Dupuis que pour ma part ça été aussi d’aller sur un divan que cette coupure s’est faite.
Mais je pense qu’il y a peut-être d’autres chemins.
Est-ce que la psychopathologie, permet cette coupure ?

Je peux aussi questionner sur la pratique des analyses de la pratique, ou des présentations cliniques.
Pour ma part c’est évident qu’aujourd’hui que ces éléments puissent faire coupure dans ce positivisme imperméable actuel.

Une coupure qui peut permettre aux soignants à s’autoriser, non pas à se défiler devant leur fonction, mais d’en assumer, pour certains, pleinement le désir.

 

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